Estaminet Tomeno Mercier

Estaminet Tomeno Mercier

23 avril 2012

COUP DE SANG CHEZ LA REINE


Françoise Tomeno
23 avril 2012

Quand j’arrive chez la reine Delphine[1], la table d’à côté est occupée par une maman et ses deux enfants. Je prends, comme d’habitude, et comme Delphine nous invite à le faire, mon plateau, les couverts, un verre, et je m’installe. En me voyant arriver, Delphine me demande : « Poisson, aujourd’hui, ou boudin blanc purée de céleri ? ».  J’hésite un peu, mais ce sera poisson.

Pendant que Delphine s’affaire à servir les clients, il se passe à la table à côté une petite scène étonnante. La maman qui est déjà venue plusieurs fois (c’est Delphine qui le dira plus tard) n’a pas pris son plateau, et tout ce qui va avec, ses enfants non plus. Ils attendent qu’on les serve. Soudain, la maman : «  C’est quoi, les légumes ? ».
Delphine : « Purée de céleri et pomme au four ».

La maman s’engage alors dans une conversation animée et indignée avec ses deux enfants. Ça ne va pas du tout, ils n’aiment pas la purée de céleri, on aurait pu leur dire, ils vont devoir aller ailleurs, ils vont être en retard, et, sous-entendu, mais tout le monde dans le bistrot l’entend, c’est la faute de Delphine. Delphine qui, tranquillement, précise : « C’est écrit sur le tableau dehors, et sur la carte affichée au fond ».

La famille se lève, les trois ensemble comme un seul homme, et part fièrement, indignée d’être traitée de la sorte.

Seulement alors Delphine explose. Ça n’est pas la première fois qu’ils viennent, ils connaissent le fonctionnement, ils s’attendent toujours à être servis. C’est le style du quartier. On doit être à leur service.

Des personnes qui entendent être servies bourgeoisement. Avez-vous jamais vu une reine servir  «bourgeoisement » ?



PSYCHOLOGIE DE COMPTOIR



Françoise Tomeno
23 avril 2012

C’est sur ma route. Je passe par là presque toutes les semaines. Et comme je suis toujours en avance, je m’arrête chez Isa. Ce n’est pas vraiment un bistrot, chez Isa. Tabac presse, et on peut y boire un café. Isa, elle est toujours bien mise. Elle est courageuse,. Elle est seule à assurer, elle ne peut pas se permettre de fermer plus d’une demi-journée par semaine. Parfois elle râle un peu, quand la vie ne va vraiment pas comme elle aimerait, que les clients sont à peine polis.

Depuis quelques mois, quand je passe chez Isa, il y a une jeune maman avec son petit, qui grandit tout doucement. Ce petit m’a toujours sidérée par son humeur toujours tranquille et souriante. Un bébé qui va bien.

Ce jour-là, il chichougne, ça ne va pas comme d’habitude. Nous papotons comme souvent, et la maman s’inquiète de ce changement :  le petit ne supporte plus qu’elle s’éloigne de lui. Hum… Je lui demande l’âge du petit, à peine 9 mois.

Je fais ma psychologue ou je la fais pas ?

Allez, j’y vais. Je dis à cette maman que c’est peut-être tout simplement qu’il arrive à l’âge où on réalise qu’on perd un peu sa maman quand elle s’éloigne, et qu’on n’est pas sûr qu’elle revienne. A lors la vie devient un petit drame provisoire, puisqu’elle revient (en principe !...). « Pourtant, il a été attendu, celui là… » dit-elle.

Entre temps il s’est apaisé, et est à nouveau tranquille et souriant.

Alors elle me raconte : elle n’avait pas vraiment  souhaité cet enfant, il lui était arrivé comme ça ; le papa, qui, lui, souhaitait un enfant, était parti avant la naissance. Et tout doucement, au fur et à mesure que la grossesse avançait, il était là, bien en elle, bien à elle, son petit,  adopté, attendu, bien attendu.

Et puis il y avait eu Isa, la première à venir les voir, elle et son petit, à la maternité. Isa prend alors le petit dans ses bras, et je ne vous dis pas, ou plutôt si, je vous le dis, l’échange de regards, magnifique, entre Isa et le petit.

Joli ! Bien porté tu es, petit, bien portant tu seras…. ?


UN CAFÉ AU LAIT S'IL VOUS PLAÎT

Françoise Tomeno
22 avril 2012

Le Client, à la voix peu assurée: "Un café au lait, s'il vous plaît".
La Serveuse: "Un ristretto?".
Le Client: "Euh non, un plus grand...".
La Serveuse: "Un allongé?"
Le Client, de moins en moins assuré:" Euh... oui, avec du lait"


Un peu plus tard, la Serveuse apporte un allongé.

Le Client regarde dans sa tasse. Embarrassé, il lève le visage vers la Serveuse:
"Je pourrais avoir du lait?".
La Serveuse: "Ah, vous voulez du lait?".
Le Client, dont la voix est en train de disparaître: "Oui...."

Commentaires:
- si le client avait commandé un crème, il n'aurait sans doute pas eu tous ces soucis
- un café au lait, c'est ce que l'on boit chez soi, au petit déjeuner
- dans un hôtel, on dit: "Du café, avec du lait".

Conclusion: ah, les subtilités de la langue!


17 avril 2012

RECONNAISSANCE

Françoise Tomeno
17 avril 2012

Ces temps-ci elle est toute grise, le visage en peau de chagrin. Je la vois passer dans le quartier, courbe, sans regard au monde. Qui conduit l'autre: elle? Le chien de sa fille, Gaston? Entre eux-deux, une laisse. Est-ce la laisse qui la fait tenir? Laisse, laissée, lassée. je la vois là, dans la rue, trottiner, laissée par la vie, lassée de la vie.
La vie est grise pour Madame Klaus Kinski.

Ce jour-là, elle rentre dans le bistrot, toujours sans regard. Sa voix rauque énonce "un café, en terrasse". Elle ne m'a pas vue.

Et puis, juste avant de sortir, elle lève la tête dans ma direction. Et soudain, le visage s'élargit, la peau se détend, les yeux bleu d'acier allument leur petite lumière, un sourire donne sa forme définitive au visage de cet instant là.

Reconnaissance. Nous nous sommes reconnues. Elle est redevenue belle.

Ce sera bref, fugace. Elle repartira en terrasse pour pouvoir fumer sa clope. Cette fois, elle ne viendra pas s'asseoir à ma table pour que nous tenions conversation comme cela arrive parfois, souvent même.

Ces conversations avaient fini par me devenir pesantes, parce que répétitives dans la plainte, et je n'avais pas d'autre place que de recevoir, tel un réceptacle, cette plainte.

Aujourd'hui que sa beauté apparaît dans cette rencontre de visage à visage, avec ce sourire de reconnaissance, je me dis que ça valait bien la peine. 
Ca valait bien la peine de ces conversations sans retour, le retour était ailleurs.






09 avril 2012

JE VOYAGE

Françoise Tomeno
9 avril 2012

« Je voyage, je voyage
Dans les astres, les désastres
Et puis surtout les cadastres
Dans les maquis les marais
Tout en haut des minarets
Tout au fond des minerais
Et dans les estaminets......"

Jean Vasca, « Voyager ».


Parfois je vais chez David. Je traverse l’île, entre les bras du Cher, puis la grande avenue, et je vais jusqu’à la petite place.

David, c’est la stabilité même.
Il est tout le temps, presque tout le temps, à la même place, pile au milieu du comptoir. Derrière lui la machine à café, et la caisse. Il n’a pas besoin de se déplacer. Devant lui, entre lui et le comptoir, l’endroit où il fait les peluches, le journal pour les épluchures, la cuvette pour les légumes. Il fait la popote, David, il la fait bien. Une cuisine comme à la maison.

 De temps en temps il quitte l’immuable pour se rendre à sa gauche, dans sa cuisine. On l’entend, on le voit si on se penche sur le comptoir. Parfois, il faut l’appeler pour payer. Et puis il revient à sa place.

J’ai l’impression que cette place dans le milieu est son fuseau horaire, dans lequel il revient tout le temps. Peut-être aussi le nôtre, à nous qui venons régulièrement. Je crois que si je parle de fuseaux horaires, c’est parce que David est un passionné de trains. Que j’affectionne les longs voyages, comme le Transsibérien que j’ai pris… allez, il y a une trentaine d’années maintenant.

Dans le bistrot, des affiches et une photo.

Des affiches des Chemins de Fer Paris Orléans, « Côte Sud Bretagne, Audierne », « Le Casino d’Enghien-les-Bains », « Le Golfe du Morbihan  et ses circuits automobiles », « La Touraine, Jardin de la France, Capitale Tours, Golf, Circuits Automobiles aux Châteaux historiques ». Un petit tableau de bois est  accroché sur le haut du comptoir : « Annecy-Saint Gervais- Chamonix, le TransAlp ». Ces affiches-là sont joyeuses et colorées, invitant au tourisme et à l’insouciance.






Des affiches de film : « La Bête Humaine », avec Jean Gabin, de Jean Renoir, « Les portes de la Nuit », de Marcel Carné. Affiches sombres et graves. Mais quand on aime les trains comme David, on ne compte pas, on garde tout, le grave et le léger, on ne fait pas de tri.




Et puis la photo du train express n° 56, le Grandville Paris, qui, le 22 octobre 1895, traversa le mur de la façade de la Gare Montparnasse et « tomba dans la rue ».





Quand je nous vois aller et venir, nous, les habitués, nous installer, faire nos petites affaires (le journal est un moyen d’échange riche d’attentions réciproques, une fois qu’on s’est repérés comme liseurs), repartir vers nos occupations, et puis revenir le lendemain, ou la semaine d’après, j’ai l’impression que pour nous le bistrot, et peut-être même David, c’est en quelque sorte notre fuseau horaire où nous venons nous reposer régulièrement.

David sait y faire, une attention pour chacun, il connaît des prénoms. Beaucoup d’artisans fréquentent ce bistrot, et y viennent avec leurs tout jeunes apprentis. Ceux-ci sont tout gênés au moment de la commande : les patrons et les ouvriers prennent souvent un café, une bière ; eux sont un peu désemparés, pas l’habitude. David souhaite à tous bon courage.

Et moi, quand je suis chez David, avec tous ses trains, je pense au mien, de train, mon Transsibérien. Ça m’avait pris comme ça, tout d’un coup. Autour de moi, c’était l’étonnement. Jamais je n’avais voyagé aussi loin, seule. Mais j’étais déterminée, sans du tout savoir pourquoi.

Je suis partie un 15 juillet, je me souviens avoir vu la veille du départ le feu d’artifice à Paris, avec les amis chez qui je logeais. J’avais choisi de faire tout le trajet, de Tours à Vladivostok, en train.

Paris-Moscou, en  trois jours, départ gare de l’Est. Émotion, bien sûr. Pas de bistrot dans le train. On partage la nourriture avec ceux qui n’ont pas prévu le coup. Nous traversons la Pologne. Les affiches de Solidarnosc sont partout. Pensées. Pensées également pour celles et ceux qui ont fait cette traversée sans retour, trains noirs, Nacht und Nebel.

Je voyage, je voyage
Dans les astres les désastres
Et puis surtout les cadastres.

À la frontière russo-polonaise, à Brest Litovsk, il faut changer de bogie, l’écartement des rails est plus large en URSS (c’est encore l’URSS). On a le choix de rester dans le train, ou de descendre sur le quai. Je reste.

Je ferai deux courts séjours de quelques jours, en Géorgie d’abord, puis en Arménie. J’ai choisi ces républiques parce qu’elles étaient connues pour leur tempérament de résistance. En Arménie, je me fais piquer par une bestiole qui va changer tout mon voyage.

Départ, après deux jours passés à Moscou, par le Transsibérien. Le train mythique est là, rutilant. Ce sont encore à cette époque-là des locomotives à charbon, et on se prendra les petites poussières de charbon dans les yeux, sur les vêtements. Plaisir de retrouver ces impressions d’enfance quand nous partions par le train en vacances. On s’installe, c’est le soir. On commence discrètement à faire connaissance, repérer les lieux, et le voyage commence.
On franchit quasiment un fuseau horaire par jour, et nous sommes vite perdus dans le temps. Nous, des voyageurs qui faisons progressivement connaissance. Deux jeunes Suisses sont partis avec tout ce qu’ils possèdent sur le dos. Ils partent d’abord au Japon, puis tour du monde, en travaillant ici ou là, selon les trouvailles. Un autre Suisse, un peu plus âgé que nous tous, part rejoindre un ami à Oulan-Oude, en Mongolie. Un immense Canadien, qui ne circule qu’avec Suzanne, sa bicyclette ; il travaille six mois de l’année, puis voyage les six autres mois. Un Danois d’origine russe, qui revient d’une visite à sa famille en Ukraine. Un autre Danois, Knut. Et puis Christine, française, sans qui j’aurais eu bien du mal à terminer le voyage.

Notre point de stabilité, c’est le bistrot dans le train, le wagon-restaurant. Au bout d’un moment, nous sommes tellement décalés dans le temps, que nous nous pointons là-bas sans plus très bien savoir quel est le repas qu’on sert à cette heure-là. On prend ce qui se présente, et on réalise à peu près quelle heure il est. En fait, tout le train est un immense bistrot. Dans chaque wagon, un homme et une femme se relaient pour le ménage, mais aussi pour le thé toujours disponible dans un samovar, et aussi le  kéfir russe, lait fermenté dont je raffolerai.




Je découvre tout doucement que je suis « malade ». Autour de la piqûre d’insecte se développe un anneau enflammé, qui grandit à toute vitesse. Ça avait commencé dès Erevan, la capitale de l’Arménie, mais ça ne m’avait pas inquiétée plus que ça. À Moscou, on m’avait envoyée dans une sorte de pharmacie où il fallait faire la queue, présenter le papier qu’on m’avait donné à l’hôtel où je logeais, attendre un autre papier, pour me voir délivrer après trois heurs d’attente quelque chose comme de l’ultra-levure.

Nous faisons halte à Irkoutsk, et je demande à voir un médecin. L’interprète me dit d’attendre dans la chambre. Finissent par arriver deux immense gaillards, je n’ai pas le temps de dire ouf, me voilà avec une piqûre qui me fera dormir toute la journée. Pendant ce temps-là, les autres feront la promenade sur le lac Baïkal.

Ça ne m’empêchera pas de prendre plaisir à une étrange soirée dans un restaurant, au cours de laquelle des touristes russes un peu ivres nous manifesterons l’amitié entre les peuples d’une façon très théâtrale. Nous dirons au revoir à ceux d’entre nous qui nous quitterons là, sans avoir, la nuit d’avant, dans le train, bu du champagne ukrainien, en chantant… « Mon beau sapin »…. Je vous jure que c’est vrai. La seule chanson que toute notre petite troupe connaissait.

Notre bistrot dans le train continue de nous servir de point de stabilité, de retrouvailles. Après à nouveau quelques jours, nous voici arrivés à Khabarovsk. Cette fois je m’énerve et exige de rencontrer un médecin, ce que j’ai est de pire en pire et je commence à être inquiète. J’en ai bien sûr parler à Christine. Une interprète m’accompagne à l’hôpital, discute en russe avec le médecin, jusqu’à ce que j’entende le mot « septicémie ». Alors là je me mets en colère et demande qu'on me traduise. « Ce n’est rien, Mademoiselle, non non, ne vous inquiétez pas, c’est juste une hypothèse ». On me précise que je peux  continuer le voyage jusqu’à Vladivostok, prendre le bateau pour le Japon, le tout sans surveillance médicale. Autre possibilité, faire le trajet inverse en avion.

De retour à l’hôtel, j’explique tout ça à mes camarades. Je n’ai pas l’argent que coûte le voyage de retour en avion jusqu’à Moscou, puis un Moscou-Paris. Il se passe alors quelque chose de bien joli. Chacun me prête une somme d’argent, Christine, qui retrouve son compagnon à l’arrivée au Japon, s’engage à rembourser tout le monde, charge à moi de la rembourser lorsqu’elle sera de retour en France. Ça valait la peine de se perdre dans ses fuseaux horaires, de se retrouver ensemble dans le point fixe du bistrot dans le train, et de boire du Champagne en chantant « mon beau sapin ».

Mais autre chose encore valait la peine. Après encore quelques péripéties, je suis enfin de retour en France. Le médecin de Khabarovsk a eu l’idée de me donner un antibiotique, et ça commence à aller mieux. Je n’avais pas de septicémie, mais quelque chose de pas très génial non plus, qu’il fallait soigner vite. Ce qui s’est fait.

Je retrouve alors mes copines, et leur raconte mon aventure. J’ai failli mourir, je n’avais pas pris d’assurance pour la partie asiatique de la Russie. J’ai arrêté mon voyage à Khabarovsk, juste après avoir franchi le fleuve Amour. Mes copines se tordent de rire. Faire tout ce long voyage, franchir le fleuve Amour, et rentrer en courant dans son fuseau horaire parce qu’on a manqué mourir, ça n’est pas banal.

Au fond, dans la vie, qu’est-ce qu’on fait d’autre que de traverser des passages ? On craint de s’y brûler les ailes, ou bien on s’y repose. On y fait des rencontres, et certaines comme celles du Transsibérien peuvent être secourables. On est parfois perdus et bien contents de trouver un point de repère, comme dans le bistrot du Transsibérien. On découvre des petits coins accueillants comme chez David.

On traverse ainsi la vie avec plus ou moins de bonheur. On découvre la vertu des « traverses », ces pièces de bois que l’on pose sous les rails, pour en maintenir l’écartement et l’inclinaison. Maintenir l’écartement dans la vie, la différence, sans lesquels l’air serait irrespirable. Maintenir l’inclinaison de la vie, sans laquelle la vie serait d’une raideur à mourir.
Et puis, si on franchit un obstacle, comme le fleuve Amour, sans en mourir, avoir le flan de poursuivre le voyage, de faire le tour avant de revenir dans son fuseau horaire. Ce n’est tout de même pas la même chose que de revenir dans l’autre sens en courant.








« Je voyage, je voyage
Dans tout ce grand bric à brac
Où je divague et je vaque
Où je déraille et délire
Avec les taupes les tapirs
Attendant le grand départ
La traversée du miroir
Je voyage, je voyage »

Jean Vasca, « Voyager  »



- Video de 1967, précédée d'une courte interview, 
- ou enregistrement audio, aller à "Voyager"





17 mars 2012

CONVERSATION ORDINAIRE

OU
MADAME KLAUS KINSKI PENCHE ENCORE
OUI, MAIS ELLE PENCHE A DROITE
QUOIQUE…..

Françoise Tomeno
17 mars 2012

Depuis quelque temps, elle passe souvent quand je suis au bistrot, et vient de suite me rejoindre. Il a même fallu un jour que je fasse valoir que j’avais du travail, ce qui était vrai. Je devais lire « Soigner la folie, une vie au service de la clinique », un très beau livre qui rassemble des textes d’une grande dame de la Psychiatrie et de la Psychothérapie Institutionnelle, Hélène Chaigneau, et des entretiens qu’elle a eus avec Joséphine Norah Puel.

Mais pour l’heure, les « entretiens » (tenir entre), je les ai ici, au bistrot, avec Madame Klaus Kinski. Nous devisons de choses et d’autres, le chien qui a mal à la patte, la pharmacienne amie…. Et soudain je suis frappée : Madame Klaus Kinski affiche toujours une courbure du corps, mais cette fois-ci vers la droite. Il me faudra aller vérifier la chronique où j’ai parlé d’elle précédemment [1] pour m’assurer que j’y décrivais bien la façon dont elle inclinait sa tête vers la gauche, jusqu’à donner l’impression qu’elle voulait la faire entrer à l’intérieur de son corps. Vers la gauche, pas vers la droite.

Je tourne alors mon attention vers ce changement : oui, c’est bien vers la droite qu’elle penche, et cette fois la tête tient, ne cherche pas à s’enrouler vers l’intérieur. Madame Klaus Kinski converse, là est la différence, elle est en face de quelqu’un.

Le lendemain, je vérifie que ça tient bien vers la droite lorsque nous échangeons. Nous parlons alors des choses « ordinaires » de la vie : les relations mère-filles, les liens des petits enfants avec leurs grand-parents, les affaires de famille, quoi. La conversation dure un moment jusqu’à ce que mon attention soit retenue à nouveau par une modification de posture de Madame Klaus Kinski. La tête ne penche plus, elle est simplement appuyée, délicatement, sur la main, le coude sur la table. C’est une belle posture, reposée, celle de la tournure qu’a pris notre conversation.

Et soudain (j’utilise souvent « soudain », n’est-ce pas ?) je réalise que j’ai exactement la même posture…
Ca rit à l’intérieur de moi. Laquelle de nous deux a « engagé » la tournure de la conversation ? 
Allez savoir !

11 mars 2012

LA BOÎTE À MOMO

Françoise Tomeno
11 mars 2012

Cela aurait dû s’appeler « le porte-clef de Momo ».

Le bistrot a été fermé pendant une semaine, pour travaux. Vieille moquette remplacée par du parquet,   peinture fraîche.

Pendant les travaux, il était amusant de croiser l’un ou l’autre se rendant sur une « position de repli », comme me l’a dit Daniel, un habitué qui ne m’avait encore jamais adressé la parole ; la fermeture du bistrot nous faisait nous reconnaître comme faisant partie du même village…. Ou bien la rencontre de deux copines qui n’avaient pas vu la pancarte annonçant la semaine de fermeture, et qui rentraient bredouilles à la maison, sans position de repli, elles…..

À mon retour, j’apprécie. Le parquet, même faux et flottant, est du plus bel effet. Il fait d’autant plus regretter les anciennes tables, remplacées il y a un bon moment déjà, dont les plateaux étaient en vieux bois foncé, bien marquées par les traces du temps et de l’usage. Les nouveaux plateaux sont sans doute plus fonctionnels et plus en accord avec les normes de l’hygiène. N’empêche, moi et mon amour des vieilleries, et particulièrement des vieux bistrots, nous sommes au regret.

Ne chipotons pas, la nostalgie ne dure qu’un temps, court, heureusement, c’est la vie dans le bistrot qui compte.
Je remarque alors quelque chose que je n’avais encore jamais vu ici. Il y a derrière le comptoir, fixé sur le mur, une boîte à clef en acajou, avec les encoches pour les clefs, en laiton, façon vieil hôtel des années vingt ou des années trente. Je trouve ça très beau, mais je me demande ce que ça fait là, vu que le bistrot n’est pas un hôtel. Je suis intriguée, mais n’ose pas demander.

Le temps passe et, un jour, je surprends un bout de conversation entre le patron et un client. Il lui explique que c’est Momo qui a apporté ça, puis je perds la suite de la conversation. Momo c’est Momo[1]. Il fréquente le bistrot régulièrement, y apportant la récolte de ses fouilles dans dieu sait quels lieux, poubelles ou autres ? un chineur de première. Je ne sais pas comment il se débrouille, Momo, mais ce qu’il apporte est toujours propre. Il donne, Momo, il ne vend pas, il n’échange pas. Ou plutôt si, il échange, contre de l’attention, voire de l’affection. C’est sa façon à lui d’engager la conversation, et ça lui évite certains jours de se précipiter sur une femme pour lui faire la bise. Je suis tout émue, avec mon cœur d’artichaut, de ce que le patron ait accepté de faire trôner sur le mur du comptoir un objet de Momo. Je commence à me faire un film, me demandant où Momo a bien pu dénicher un porte-clef d’hôtel des années trente. Je pense à la coiffeuse que j’avais autrefois, en loupe de fruitier, qui avait navigué sur un paquebot des années trente, et qui me donnait l’impression d’être en pleine mer quand j’étais dans ma chambre. Quand je démarre comme ça, rassurez-vous, je sais que je rêvasse, que je comble les blancs de l’histoire par une rêverie.

Un jour où Michel est de service, je m’approche pour lui demander des précisions. Michel est l’ami du fils d’une amie, ça nous fait des liens. Michel m’explique que c’est bien Momo qui a apporté ce… cette… boîte à thé ! Que l’idée était de mettre des sachets de toutes les sortes de thé vendues dans le bistrot, dans leur enveloppe en papier, dans les cases en métal. Mais voilà, la boîte était pour des sachets Lipton, et les sachets du bistrot sont trop gros. Alors ils sont dans la boîte.

Et je découvre d’un seul coup que le porte-clef est en fait le couvercle d’une boîte à thé, que celle-ci n’est pas en acajou, mais en contre-plaqué peint, et que les cases en laiton sont en vulgaire métal doré. J’ai envie de rire…..

Et puis je me dis que ça ne change rien à l’affaire. Momo a pu apporter sa marque et la rendre visible dans ce bistrot qui lui a fait une place à ce point. La boîte n’a pas pu servir à ce à quoi elle avait été destinée dans un premier temps, et pourtant, on l’a gardée. Momo est là, et ce qu’il a apporté a trouvé usage, a trouvé sa place. Et je suis toute contente pour lui.

D’accord, ça n’était pas un porte-clef d’hôtel, d’accord, ça n’était pas des années trente, d’accord, l’acajou n’était pas de l’acajou. Mais c’était un don, un vrai don, de Momo, et quelqu’un avait été là pour l’accueillir.

Tout ça, c’est comme dans la vie : derrière ce qui nous semble briller de ses pleins feux, par exemple ce que l’on aurait tendance à idéaliser, peut se cacher parfois un ordinaire tout simple, mais dont la singularité et l’unicité clignotent comme une luciole. Accueillir la luciole suppose d’abandonner les pleins feux. Alors seulement on peut la saisir

Je pense à ce que  j’avais entendu dire, à la télévision, il y a très très longtemps, par Vladimir Jankélévitch :
« La vie est une occasion, il faut la saisir ». Une occasion, comme la boîte à Momo.
La vie, ordinaire, nous offre ses lucioles.




[1] Voir sur ce blog « Meurtre d’une petite cuillère »   

AUTRES CHINOISERIES

OU « DES CAFÉS À PÉKIN » ?

Françoise Tomeno 
11 mars 2012

Pékin 2002. Nous récidivons [1]. Cette fois, voyage free-lance. Nous nous baladons le nez au vent, au gré de nos humeurs. Nous avons choisi un petit hôtel dans un quartier populaire du nord de Pékin, au Nord Est de la Tour du Tambour. Quartier de Hutongs, les vieilles rues où subsistent d’anciennes maisons à la très belle architecture. Dehors, sur les trottoirs, les petites gens, les petits métiers de la rue : réparateur de vélos, couturière, coiffeur. Les oiseaux dans leurs cages parlent; l’un d’eux se moquera, à s’y méprendre, de mon rire, ce qui me fera rire, et il recommencera.

Dans l’avion, j’ai lu sur le guide du routard qu’il y avait à Pékin un café remarquable, le Pass By Bar [2], créé en 1999. Il y a deux patrons. L’un est fou du Tibet, et s’y rend à vélo, il en rapporte de très belles  photos de Tibétains, sans folklore ; l’autre va régulièrement camper deux ou trois jours sur la Grande Muraille. 


J’ai lu également qu’un café tenu par un photographe expose régulièrement des photographes locaux.

Première sortie après notre installation à l’hôtel. Nous flânons dans les rues de ce qui va devenir « notre » quartier (j’y retournerai encore deux fois, toujours dans ce même hôtel, ce même quartier). Surprise : le Pass By Bar est là, au coin de notre rue. Un des premiers bistrots de Beijing. Jolie cour carrée comme dans toutes ces maisons anciennes, accueillante, colorée. À l’intérieur, trois salles. Les photos du patron sont là, mais aussi des affiches « maison », sorte de détournement des affiches de propagande officielles. Le slogan le plus fréquent est « Better travel than dead ». On peut devenir « membre » du bistrot, il suffit pour cela d’apporter trois livres de bonne littérature en langue anglaise, et c’est fait. Nous découvrons ce qui va devenir pour nous une sorte de quartier général. Pour fêter cette découverte, qui ressemble à une trouvaille, nous commandons un… « Cuba libre ». Certes, c’est un peu facile, mais ce genre de lieu était tellement inattendu !


Je découvrirai que l’autre bistrot, celui tenu par le photographe, est juste à côté, dans une rue perpendiculaire. De magnifiques photos ornent les murs, des photos prises par le patron, tout jeune. Certaines sont politiquement peu correctes, et je suis étonnée qu’elles aient droit de cité. Je m’installerai là souvent, lorsque je serai seule, lisant écrivant, observant la vie dans la rue.

Mais où sont les lucioles ? Tout simplement dans l’existence même de ces deux bistrots. Non seulement ils sont atypiques, mais  ils témoignent d’un esprit de liberté qui fait du bien dans cette ville où la parole est encore du côté de la langue de bois et du discours officiel de la propagande.

J’y retournerai en 2004 et en 2008. Nous découvrirons que ce quartier regorge de ces nouveaux bistrots. Ils ont encore ce côté sympathique du bricolage. Le mobilier est un mobilier de récupération. Des canapés déjà bien usagés et des fauteuils, disposés comme dans les maisons de thé, en plusieurs petits salons. On peut s’installer, commander une seule boisson, et rester là pendant des heures. On y verra de nombreux étudiants qui viennent y travailler avec leurs ordinateurs, et y profiter de la wifi. Les patrons, souvent une famille, viendront nous offrir du thé, avec beaucoup de gentillesse.

Mais on sentira aussi le vent du tourisme et du monde marchand envahir le quartier. Un magasin vend des vêtements, très beaux au demeurant, fabriqués à partir de vêtements tibétains, découpés, retravaillés. Je sentirai la colère monter en moi. Les commerces pour touristes commencent à fleurir, et les petits métiers ont disparu. La vie du quartier est encore là, mais pour combien de temps encore ?

Je rêve d’y retourner encore une fois, dire au revoir aux Hutongs que j’ai connues, à la simplicité. J’ai peur d’être déçue, de ne pas retrouver mes petits bistrots. J’ai lu que les patrons du Pass by Bar se demandaient s’ils n’allaient pas quitter le quartier, dont ils déplorent l’évolution vers un quartier à touristes et à commerces pour gens aisés.



Better travel than dead?



[1] Voir ci-dessous : Pékin, passage à l’an 2000.
[2Pass by bar




PÉKIN, PASSAGE À L’AN 2000

Françoise Tomeno
11 mars 2012            

« Passage à l’an 2000 ». Je ne veux pas passer ce moment ici, en ville, au milieu de ces déploiements de bêtises et d’argent. Je ne sais pas trop où aller. Toujours attirée par l’Est, je chine dans les destinations possibles. Et je trouve un court séjour à Pékin, proposé par la Maison de la Chine, pour un prix plus que raisonnable. Je fais part de ma trouvaille à une amie rencontrée lors d’un voyage en Mongolie, banco, nous irons à Pékin passer le Nouvel An. La date du Nouvel An chinois étant plus tardive, nous espérons ainsi échapper au pire.

Nous partirons le lendemain de la grande tempête de Noël 1999, le départ en sera différé. Notre voyage comporte des moments possibles de visite en groupe, et beaucoup de temps à inventer. Le groupe est restreint, et j’y retrouverai une ancienne collègue infirmière psy, qui est partie s’installer à Grenoble. Nous nous donnerons des nouvelles des copains.

Nous faisons la ballade à pied jusqu’au Temple du Ciel, ce qui fait une bonne trotte, mais à Pékin, si on veut se déplacer, il ne faut pas avoir peur de marcher. Nous partons à trois, mon amie, une autre participante du voyage, et moi. Le parc du Temple du Ciel est dans un grand état d’abandon. Les bâtiments ne sont pas encore tous réouverts. Au retour, notre compagne veut absolument boire un café dans un café. Rien de plus absurde à Pékin à cette époque-là. Il n’y a pas de bistrot, et on ne boit pas de café. Il y a des restaurants, il y a des maisons de thé, mais pas moyen de faire entendre raison à cette dame. Nous atterrissons finalement dans un restaurant où nous voulons commander du thé : ahurissement des serveurs, du patron, des clients. Le thé, ça ne se commande pas, on vous l’apporte d’office. Et c’est gratuit.

Le seul lieu qui ressemblera à un bistrot pendant ce séjour-là, ce sera une salle de Karaoké que nous devrons traverser pour aller dîner le soir du Nouvel An, et veille de notre retour. En repartant, je ne sais pas ce qui me prend, je dis à mon amie déjà sur le pas de la porte : « J’ai envie de chanter ». Elle se marre, elle me connaît bien, et m’a déjà entendue chanter lors de notre voyage précédent, elle connaît mes lubies et mes fantaisies, le plaisir que j’ai à chanter dans des lieux parfois incongrus, ou en tout cas inhabituels. Tous les autres sont déjà dehors, sous la pluie. Elle va les chercher, tout le monde rapatrie la salle. Ils sont ahuris, et se demandent ce que  c‘est que cette idée. Un camarade du groupe, français d’origine chinoise, explique à l’animateur de la salle que quelqu’un de notre groupe propose de chanter. Pas de problème, on  nous installe à une table, on nous apporte du thé. Nos hôtes sont flattés, nous sommes les seuls « nez pincés » présents, ce n’est encore pas si fréquent à cette époque-là. Nous écoutons et regardons le karaoké, et moi, je me demande ce qui m’a pris, qu’est-ce que je vais bien pouvoir chanter ; je commence à m’affoler un peu. Voilà, c’est mon tour. Le silence se fait, l’accompagnement de karaoké cesse, et je m’entends commencer ce très bel air de Haendel « Lascia, ch’io pianga, mia cruda sorte, e che sospiri la liberta », « Laisse-moi pleurer, mon sort est cruel, j’aspire à la liberté ». Et tout en chantant, je réalise que nous sommes à deux pas de la Place Tien An Men, Tien An Men 1989…..

Je réalise que j’ai toujours imaginé aller chanter cet air à Oswiecim , en Pologne, là où un de mes grand-oncles et son fils sont partis en fumée, comme tant d’autres. Au lieu et place de cela, je suis ici, à Pékin, en Asie  (en Nazi ?), dans une sorte de bistrot. Personne ne comprend les paroles, je mentionnerai juste à la fin le nom du compositeur pour que le guide le transmette aux auditeurs de ce soir.


&&&  

Philippe Jarousski chante « Lascia ch’io pianga » :


26 février 2012

SINGING IN THE RAIN

Françoise Tomeno
26 février 2012

Été 76. Depuis juin, aucune précipitation.
Les vacances sont terminées, et le petit monde qui fréquente habituellement le Helder, devenu le lieu de rassemblement d'un grand nombre de "marginaux", comme on disait à l'époque (le mot n'avait pas le même sens qu'aujourd'hui, il désignait les post soixante-huitards et la jeune génération qui suivait), tout ce petit monde se retrouve dans ce bistrot pour un rendez-vous quasi quotidien. 

Nous sommes début septembre. Personne en terrasse, il fait trop chaud. Nous nous réfugions non pas au frais, mais au moins chaud. Nous n'osons plus espérer la pluie.

Et soudain, la voilà. Quelqu'un lance dans la salle du bistrot la bonne nouvelle, la pluie, enfin. Dans un mouvement  unanime, notre troupe bigarrée se précipite sur la terrasse, et nous voilà tous tendant nos bras à la pluie, riant, dansant, comme si nous réinventions un rituel des temps anciens, retrouvé presque malgré nous. Nous fêtons la pluie, nous lui rendons hommage.

Nous resterons là pendant longtemps, tout le temps que la pluie tombera sur nous. Nous sommes trempés, dégoulinant, mais peu importe, c'est la fête. Notre avidité est insatiable.

Aujourd'hui, je suis repassée par le Helder. Mon bistrot du dimanche a pris ses quartiers d'hiver, et il n'est pas encore ouvert. Il me faut trouver un endroit où bouquiner en attendant l'ouverture de la libraire Veyssière, où aura lieu tout à l'heure la rencontre avec Jean-Jacques Martin, qui y expose ses "crobards". Jean-Jacques, qui a travaillé 26 ans à la clinique de La Chesnaie, et assuré de longues années la tenue des séminaires de l'EPIC (École de Psychiatrie Institutionnelle de La Chesnaie). Jean-Jacques qui va recevoir tout à l'heure ses amis de La Chesnaie, et beaucoup d'autre amis. Jean-Jacques qui m'avait dit, après que j'aie présenté, lors de l'un des séminaires, mon travail avec des enfants sourds, et plus particulièrement "Mademoiselle Papillon, par Madame Tomate": "Il faudra que tu publies, ça pourrait s'appeler Contes Psychanalytiques".

Je suis au Helder, je lis un peu, mais je repense surtout à cet été 76. À nos jeunesses certes, mais surtout à cet immense espoir qui nous animait. Nous étions à quelques années de la fin des trente Glorieuses, nous ne nous étions pas aperçu qu'elles étaient terminées... Nous pensions le monde ouvert devant nous. C'était l'année de la réunification du Vietnam. Nous allions faire un monde solidaire, nous allions créer, inventer des formes de vie où la justice sociale serait au devant de la scène.

Je suis au Helder, je pense à nos rêves, nos élans idéalistes. Je pense à Jean-Jacques que nous allons saluer les uns et les autres tout à l'heure, et aux cliniques de La Chesnaie, Laborde, Saumery, Freschines.

Que reste-t-il de nos élans, de nos capacités à inventer, espérer, créer? Que va-t-il rester bientôt de ce travail en psychiatrie qui, lui, était bien réaliste, et persiste encore dans des lieux qui risquent de se raréfier?

Raréfaction. Comme la pluie en 1976.

D'où nous viendra la pluie, si ce n'est de nous-mêmes, de l'intérieur de nous-mêmes?

Quels sont les territoires qui peuvent encore accueillir nos rêves?

Je pense à l'art, à la création. 

Alors, sachons être les poètes de nos vies, y compris face à l'adversité du monde? 

Je pense à cette phrase proposée par Jacques Prévert alors que, dans les années 30, il oeuvrait avec le groupe Octobre Rouge: "Soyons heureux, ne serait-ce que pour l'exemple".



Il faudra que je pense à dire à Jean-Jacques que, si les Contes Psychanalytiques n'ont pas été publiés, ils ont pour autant trouvé une terre d'accueil..... sur un blog, que j'en suis ravie, et que, depuis, sont nées ces petites chroniques de bistrot, et j'en suis tout aussi ravie.



25 février 2012

PASSAGERS CLANDESTINS

Françoise Tomeno
25 février 2012

Ils sont arrivés sans bruit, je ne les ai pas vus venir, ils se sont installés à ma table.

J’avais changé de bistrot, le « mien » était en travaux pour une semaine. J’avais choisi un bistrot que je connais un peu, dont j’apprécie l’accueil. Ce matin-là, j’y étais la seule cliente, et j’essayais de me concentrer sur la lecture d’un tapuscrit  que m’avait confié un jeune camarade, un texte qu’il s’apprête à publier sur le militantisme pro-immigré. J’avais un peu de mal à me concentrer : la radio était assez forte. Je m’obstinais, je voulais rendre compte de cette lecture à Greg le plus vite possible.

Dès les premières pages, je  me dis que certaines phrases qu’écrit Greg pourraient tout aussi bien se rapporter aux fous. Et je brode de mon côté, lâchant pour quelques minutes le texte.

Les fous, assignés à résidence, enfermés de plus en plus souvent dans des chambres d’isolement, elles-mêmes de plus en plus nombreuses, en particulier dans les nouvelles structures qui n’ont plus rien d’hospitalier. Les fous, dont la parole ne compte plus. Les fous, qui ne peuvent plus circuler librement pour aller à la cafétéria (quand il en existe encore une). Je pense à la Psychothérapie Institutionnelle, qui affirme les conditions d’un accueil dans un lieu de soin : liberté de circulation des personnes, de la parole, des biens, de l’argent. Je me dis qu’il en est pour les fous comme pour les immigrés sans papiers. Privés les uns et les autres de ces mêmes libertés. La Psychothérapie Institutionnelle qui prévoit une gestion commune, par les patients et les soignants, des ateliers, de l’argent des ateliers, du Club. Qui prévoit le « faire avec » plutôt que le « faire pour », dans la vie quotidienne.

Je poursuis le texte de Greg, et toujours mon esprit repart vers les fous.

Et soudain je les vois là, à ma table, les fous, la psychiatrie, la Psychanalyse, la Psychothérapie Institutionnelle. Un récent texte de la Haute Autorité de Santé sur les « Recommandations de bonnes pratiques », texte qui sera rendu public le 6 mars prochain, désavoue la Psychanalyse et la Psychothérapie Institutionnelle, classant leurs interventions comme « non recommandées ou non consensuelles ».

Et me vient à la mémoire un autre « café », dans un lieu de soin psychiatrique, le temps du café pour les personnes qui étaient de cuisine ce jour-là. Pensionnaires et soignants sont là, autour de la même table. Il est trop tard pour aller prendre le café à la cafétéria, elle vient de fermer. Deux moments me touchent particulièrement. Un jeune pensionnaire annonce qu’il va faire la sieste. Un soignant commente : « Ah, moi je ne peux pas, je fais l’atelier X.. ». Le jeune patient suspend sa phrase une seconde, et, avant de s’en aller : « Vous n’avez pas de chance…., ou bien si, vous avez de la chance ».  En une petite phrase tient tout un monde de liens entre les uns et les autres, la possibilité pour les uns et les autres de se parler, la possibilité pour un pensionnaire d’adresser au soignant une vérité sur leurs conditions respectives. Un autre patient vient prendre la place de celui qui est parti faire la sieste. Un moniteur se lance, sur un ton très sérieux, dans des élucubrations un peu complexes, qui nous font rire, on n’y comprend pas grand-chose. On le chine un  peu. Le pensionnaire qui vient d'arriver se moque alors de lui  avec un humour très british.

Pour qu’une telle petite scène puisse avoir lieu, il faut bien que les pensionnaires aient la possibilité d'aller et venir, de prendre la parole, que le hasard de ces allées et venues permettent des rencontres dont certaines vont compter beaucoup, que les lieux de la quotidienneté soient partagés et non réservés les uns aux soignants et les autres aux pensionnaires.

Tout cela est menacé actuellement. Ce n’est pas la Psychanalyse qu’il faut défendre, c’est l’humain, et, bien entendu, dans l’humain, on retrouvera la Psychanalyse.

Je pense à ce passager clandestin par excellence qu’est l’Inconscient. Je pense à certaines de nos traversées psychiques qui nous font frôler de près, parfois, la déraison, le « hors de soi ». Je pense aux rêves, aux rêveries.

Est-ce qu’une loi viendra bientôt interdire l’Inconscient, les rêves ?

La réalité me ramène dans le bistrot, où je suis toujours seule, ce qui a sans doute permis à mes amis clandestins de venir me faire signe. Je commence à penser à ce texte que je vais écrire.

Et puis soudain : mais, comment il s’appelle, ce bistrot ? Non, ce n’est pas possible !
Je cherche partout autour de moi, pas de trace de son nom. Je sais que je vais le trouver dehors.

C’est… oui ! C’est bien ça : « Le Pampre Fou » !

Pampre : « Le terme dérivé « pampiniforme » est employé pour décrire une structure entortillée » dit Wikipedia. Les structures entortillées de la folie, de nos humanités, de nos rêves, n’ont plus « lieu » d’être dans ce monde droit et raide.

Vous avez profité, frères humains dans la folie, de mon moment de solitude dans ce bistrot de remplacement, pour vous inviter à ma table. Mon café était partagé d’emblée avec vous tous, dans le souvenir de tous ces moments que j’ai eu la chance de vivre avec vous pendant ces années où j’ai travaillé en psychiatrie, dans un des lieux de la Psychothérapie Institutionnelle. Je vous remercie de cette visite intempestive, je vous remercie de m’avoir permis de m’attarder à nouveau sur ces entortillements de nos âmes, et sur notre condition commune d’humains.