Estaminet Tomeno Mercier

Estaminet Tomeno Mercier

16 juillet 2012

UN ALLER ET RETOUR POUR UN 14 JUILLET SANS TAMBOUR NI TROMPETTE

Françoise Tomeno
16 juillet 2012

Ce samedi 14 juillet 2012, 8 heures du matin, au Buffet de la Gare de Saint Pierre des Corps. Mon amie serveuse n'est pas là, dommage, j'aurais aimé lui faire signe. Les deux serveurs ont déjà l'air fatigué: en ces jours de départ en vacances, ils ont fort à faire, d'autant que certains clients manquent parfois d'égard envers eux.

Et moi, me voilà à nouveau là, dans ce buffet de la gare de Saint Pierre. Ce jour, je pars rejoindre un certain nombre de mes camarades de l'ALFPHV [1]. Une de nos collègues belge venant travailler à Paris le 13 juillet, elle nous a proposé, pour notre réunion de travail, la date du samedi 14 juillet. Pour un Belge, ça ne veut pas dire grand chose. Les Français, eux, ont ri... et ont dit banco. Cela nous a amusés de nous imaginer penchés, laborieusement, sur notre tâche d'établir un Florilège de nos textes les plus importants, parus depuis une quarantaine d'années. Et ce à deux pas des Invalides, à trois pas du défilé militaire. Pied de nez aux festivités armées. Nos seules armes seraient notre amitié indéfectible, notre ténacité à défendre nos positions cliniques face à l'envahisseur comportemental, et notre travail.

Je suis là, au buffet de la gare de Saint Pierre des Corps, et j'ai aussi en tête que c'est aujourd'hui le jour anniversaire de la création de ce Blog, des deux premières chroniques de bistrot qui l'ont fait démarrer, après avoir adopté une chronique plus ancienne. Parmi les deux chroniques écrites le 14 juillet 2011, il y en a une qui s'appelle précisément "Au buffet de la gare de Saint Pierre des Corps". J'ai en tête ce jour de création. J'emploie ce mot avec modestie: je n'ai pas de prétention littéraire ni artistique; il s'agit pour moi de témoigner de petits moments de vie. Création comme nous essayons de créer notre propre vie d'instant en instant. Mais rendre publiques ces témoignages (sans cette publicité, ils n'auraient pas cette qualité de témoignage), par l'intermédiaire d'un Blog, c'est, ce jour du 14 juillet 2011, une vraie création. Prendre le risque que je sache mal me débrouiller de ce bricolage, nouveau pour moi. Prendre le risque d'offrir à la lecture ce qui émane de moi, de m'exposer. Prendre le risque de l'écriture. Ca s'est fait comme ça, tout d'un coup. J'y pensais depuis un certain temps. Mais c'est ce jour-là, à cette heure-là de l'après-midi, que c'est venu, tout seul, comme un bébé qui pousse la porte de l'entrée dans le monde. Un long temps, riche, l'avait précédé, c'était le moment.

Depuis, ça n'a pas cessé, et j'ai même, il y a une quinzaine de jours, poussé la fantaisie jusqu'à créer un nouveau Blog. C'est que d'autres textes poussaient à l'intérieur de moi, qui n'étaient pas des chroniques de bistrot, mais des petits événements survenus ici ou là, des réflexions. J'ai appelé ce Blog "La Part des Anges", en allant sur la page vous saurez pourquoi. Ainsi, ce démarrage continue d'être porteur, fécond. 

Cependant, le jour premier où l'événement de la création a eu lieu reste unique. Une création presque malgré soi, dont on ne sait qu'elle a eu lieu qu'une fois qu'elle est advenue au monde. 

Plusieurs fois ces deux jours, j'aurai le sentiment de sentir une petite créature volante et diaphane frôler mes joues. C'est "le vague à l'âme". Elle (c'est une fille) est là parfois pour accompagner la mémoire de ces moments uniques, avec une certaine douceur. Elle est ombre et lumière. Je serai à certains moments sur mes gardes, parce que, parfois, deux effrontées, la Nostalgie et la Mélancolie, profitent du sillage de Mademoiselle le vague à l'âme, pour se glisser à sa suite. Je m'affolerai une fois ou l'autre, au cours de ces deux jours, à l'idée qu'elles pourraient s'être glissées là, et je me tiendrai sur mes gardes au cas où. 

Aujourd'hui encore, le bistrot m'inspire. Une famille arrive. Un des serveurs la salue à haute voix, avec beaucoup de gentillesse. Pas un mot en face, pas un regard. La famille s'installe. Je poursuis alors une réflexion que j'ai déjà entreprise, autour du mot "servir". Il y a servir à table, ce que font les garçons de café, les serveuses; il y a être au service d'un patron, c'est ce qu'ils font avec leur employeur. Ca n'a tout de même rien à voir. On devrait donner des cours de langue française aux clients des bistrots. Si le serveur les sert, c'est qu'il fait le service de table. Ce n'est pas parce qu'il est à leur service, et ils ne sont pas leur employeur.
Non mais!....

Arrivée à Paris, je dois rejoindre mes camarades au bistrot Le Duroc. Notre bistrot habituel, le François Coppée, est fermé, pour cause de fête nationale. J'aime toujours autant nos rendez-vous. Ils sont l'occasion, outre le travail, de moments privilégiés à deux, à trois, pendant lesquels, attendant les autres, on prend le temps de se donner des nouvelles de nos âmes. Lorsque j'arrive, Geneviève est là, et c'est ce que nous faisons. Ce n'est qu'ensuite que je remarquerai qu'il y a sur les murs des fresques, que je n'avais encore jamais vues. Elles me font penser à celles du Café du Père Riou [2]. 

Après la matinée de travail, nous ferons la pause déjeuner au Duroc. Le Duroc sera notre guinguette du 14 juillet. Il manquera la Marne, l'accordéon, mais il n'y aura qu'à l'imaginer, et remplacer le French Cancan par une valse musette.



Alors bien sûr, je penserai au groupe dont j'ai fait partie, "Puisque Rien N'est Fini" [3], avec lequel j'ai chanté, dans les rues, sur les marchés, des chansons réalistes, et justement "La Guinguette a fermé ses volets", volets qui rouvrent à la fin, pour la plus grande joie des danseurs.

"La guinguette a rouvert ses volets.
Les joyeux triolets
De l'accordéon fusent
Les lampions éclairent, discrets,
Les couples guillerets
En leurs ombres confuses."


15 juillet. Aujourd'hui, je prends un train de banlieue pour aller retrouver une vieille amie qui vient de fêter ses 90 ans. Je suis, comme toujours, en avance. Je m'installe au buffet de la gare. Triste, le buffet. Le grand escalier en fer forgé est tout gris, des géraniums en plastique tout poussiéreux ne tentent même plus de faire une décoration. À l'intérieur du buffet s'est installée une de ces entreprises de distribution de cafés, de boissons et de sandwichs, comme on en voit partout. Le café est servi dans un verre en carton. Bon, je n'ai pas trop le choix. Je prends mon mal en patience, lorsque je suis assaillie par une salve de bulles de savon. C'est le feu d'artifice que j'ai raté hier soir. Une fillette d'environ 7 ans lance les bulles, et sa toute petite soeur de 3, 4 ans, en robe à carreaux vichy, essaie de les attraper. C'est joli comme l'enfance et les rêves. La petiote court partout, lève les bras, en attrape une, rate l'autre. Une de ces bulles arrive près de moi, très haut, suivie par deux petits bras qui, malgré toute leur énergie, n'arrivent pas à atteindre le rêve transparent. Hop, je l'attrape, et la petite et moi rions ensemble. Cette journée de retrouvailles avec mon amie commence avec une couleur de rêve, je n'en suis pas fâchée.

Je retrouve ma vieille amie au sortir de cette petite gare de banlieue. Nous ne nous sommes pus revues depuis environ vingt années. Des fâcheries familiales, des malentendus, la fierté qui s'ensuit et qui empêche chacune de refaire signe. Et puis un jour, allez savoir pourquoi, l'une ou l'autre appelle, papote. Le temps est passé. Quelque chose a cicatrisé. Nous tombons dans les bras l'une de l'autre. Une dame qui passe par là ne peut s'empêcher de commenter "Que c'est beau, que c'est beau". Oui, c'est beau comme la vie qui nous pousse à vivre. Mon amie me dit "je te dois un restaurant de poisson depuis...". Je suis toute émue. Elle raccorde là où il y avait du plaisir à se voir, et du côté d'une dette restée en suspens. Nous voilà parties, et j'aurai presque ma guinguette au bord de la Marne. Celle-ci sera à deux pas, nous la traverserons, nous aurons le poisson, et à la place de l'accordéon musette et des danses, notre amitié. Elle me dira, en parlant de son âme, "Je continue d'avancer". Comme j'espère, si j'atteins un jour son âge, pouvoir dire comme elle. Elle me dit aussi: "Quand tu as appelé et que tu m'as dit que tu viendrais, je me suis dit que tu n'aurais sans doute pas le temps".
Ce 15 juillet, j'ai choisi de dire oui à ces retrouvailles, et notre guinguette, qui n'en était pas une, avait rouvert ses volets, chère, très chère vieille amie.

16 juillet, c'est le retour "à la maison". Arrivée à Saint Pierre des Corps, je fais un tour au buffet, mon amie n'est pas là, peut-être en vacances. Je file alors mon chemin, j'ai à écrire, ce texte, et quelques autres pour La Part des Anges.

[1] Association de Langue Française des Psychologues travaillant avec des personnes Handicapées de la Vue.

CAFÉ COMPTOIR

30 juin 2012

RIEN NE VA PLUS! FAITES VOS JEUX?

Françoise Tomeno
30 juin 2012

Il est des lectures, fussent-elles de travail, qui m'absorbent au point que le souci du monde se trouve relégué à la périphérie, tel un bruit de fond. Ces lectures sont celles qui redonnent corps et vie à ma pensée en lui apportant de l'amusement. J'y tiens, à cet amusement à penser, à ce musardage. Il a une autre vertu, celle de repousser également au loin les petites batailles de mon monde interne. Au fond, c'est comme le cinéma.

J'en étais là ce matin, lorsqu'elle est arrivée. Elle, Madame Klaus Kinski. Je n'étais pas décidée du tout à sortir de l'îlot des pages de ce très gros livre, et j'avais un excellent argument: je travaillais pour une intervention que je dois faire bientôt. J'aime bien, lorsque j'ai ce genre de tâche à accomplir, musarder, laisser venir les idées au gré de la rencontre d'un mot, d'une idée, d'une association.

Après l'avoir saluée, j'accueille donc Madame Klaus Kinski d'un "aujourd'hui, je ne peux pas bavarder avec vous, j'ai du travail". Elle se retourne pour sortir sur la terrasse, courbe et grise. Prise de remords, je lui dis qu'elle peut prendre son café à côté. J'essaie de poursuivre ma lecture, mais je me laisse happer par ce que je vois; elle entasse les bouts de son corps sur son siège, son visage est infiniment triste. Je tiens mon gros livre à deux mains, je m'accroche aux rebords de mon embrayeur de pensées et d'amusement. Ca tient, ça ne tient pas, ça se met à flotter. Je lui adresse quelques mots entre mes lignes. 

"J'ai mis ce pantalon, je ne l'aime pas", me lance-t-elle. 
Je ne peux plus me taire, me soustraire à la rencontre.
"Vous avez mis le pantalon du "ça va pas"!
Esquisse de sourire. En effet, ça ne va pas. Elle me raconte; le chien de sa fille; il est malade, sa fille et elle ne sont pas d'accord sur la façon de le soigner. Ce chien est pour elle une sorte de Sésame dans le quartier, on lui en parle, on remarque quand il n'est pas là, les commerçants prennent soin de lui. Alors quand il est malade, c'est elle qui est malade.

Nous devisons de la vie, pas franchement toujours rigolote. Et nous commençons à en rire. Peu à peu, je sens mes mains lâcher prise, et se dessaisir des bords de mon livre.  Mes bras se déplacent, et vont s'installer avec les coudes sur les pages, et tout doucement, s'enfoncent dans le texte. La conversation se poursuit. La colonne vertébrale de Madame Klaus Kinski reprend du tonus, les articulations s'articulent. Et le sourire s'affiche. J'aperçois le titre du paragraphe que j'allais lire "le transfert et le symbolique"... je ris à l'intérieur de moi. J'ai plongé à deux bras dedans. 

Madame Klaus Kinski ayant chaud, elle se lève et retire son blouson épais et très noir, découvre sa belle peau bronzée de vieille dame. On aperçoit alors les tâches de couleur qui se cachaient sous la grisaille, la montre rouge, les chaussures et les chaussettes rouges. Je luis dis qu'elle est belle comme ça. Le corps s'étire, comme un sourire.

À ce moment, on entend une musique enjouée à la radio qui tourne dans le bistrot. Je me surprends à lui dire: "Ca  donne envie de danser". Grand sourire: "c'est vrai!". Et vrai de vrai, j'aurais volontiers proposé à Madame Klaus Kinski d'esquisser quelques pas de danse dans la salle. Même si je ne sais pas danser....

Muser, musarder, amusement.

D'ailleurs, Madame Klaus Kinski, ça vous a donné l'envie d'aller taquiner Charline derrière le comptoir, Charline qui s'adresse toujours à vous avec gentillesse, délicatesse.

Voyez-vous, Madame Klaus Kinski, vous avez été ce matin aussi bonne qu'un bon gros livre de psychanalyse.

25 juin 2012

LE MERLE MOQUEUR ?

Françoise Tomeno
25 juin 2012

Il entre dans le bistrot en chantonnant. Je ne l’avais encore jamais vu. Entre soixante et soixante dix ans, la nonchalance du retraité qui, s’il est loin de rouler sur l’or, a de quoi subsister, et venir en sifflotant boire son café au bistrot de bon matin.
Ce qu’il chante ? « Cerisier rose et Pommier blanc », une chanson d’André Claveau.

Le temps est bien grisaillant aujourd’hui, pas le moindre petit brin de soleil. Alors les cerisiers roses et les  pommiers blancs !...

Je me prends à penser à cette belle phrase de Jacques Prévert: « Soyons heureux, ne serait-ce que pour l’exemple ». Elle m’est souvent précieuse, et les jours de grisaille, il  arrive qu’elle vienne à mon secours. Michel, maraîcher chez qui j’achète toujours mes légumes, à qui je demandais samedi matin si ça allait, m'a dit, sur un ton mi-figue mi-raisin: « Ca va, ça va, mais on va dire, comme Jean Louis Trintignant, «Essayons d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple ». J’en étais toute émue. Ce point là commun avec Michel, chouette. J’avais été très touchée que Jean-Louis Trintignant cite cette petite phrase lors de la proclamation des résultats du festival de Cannes 2012. Il avait utilisé une formule plus prudente que la mienne, et sans doute plus réaliste.

Notre homme chantonnant s’est installé au fond du bistrot, il lit le journal. Il continue d’apporter son brin de soleil au bistrot bien sombre aujourd’hui, il sifflote.

Je pense alors à une autre chanson, que j’ai tant aimé chanter sur les marchés, « Le temps des cerises ». Cet homme serait-il l’oiseau moqueur ? Viendrait-il là nous rappeler qu’en effet, la vie est faite de petits bonheurs, parfois, et plus rarement, de grands bonheurs, de quelques malheurs aussi, et qu’il faut essayer de rester les yeux grand ouverts sur le monde, à guetter le moindre brin de soleil, celui qui vient, par exemple, de là où on ne l’attendait pas ?

Lucioles de la vie, vous avez parfois bien du mal à nous faire oublier les ombres. Mais il peut arriver qu’un oiseau moqueur vienne nous secouer les puces.

24 juin 2012

DES CLIENTS PAS TOUT À FAIT COMME LES AUTRES…..

Françoise Tomeno
24 juin 2012

J’ai rencontré leurs cousins à la Grange de Meslay hier soir : ils sont là à tous les concerts, je pense qu’ils prennent un abonnement chaque année. On dit qu’ils viennent à la Grange même lorsqu’il n’y a pas de concert, tant ils aiment ce lieu. Ils font partie de la branche rurale de la famille.

Ceux dont je vous parle aujourd’hui font partie de la branche urbaine. Certains d’entre eux habitaient, il n’y a pas si longtemps encore, juste devant le bistrot, sur la place. Ils ont dû quitter leur logement parce  que celui-ci a été abattu, pour des raisons que j’ignore. Les autres sont tous du quartier.

Ils sont suffisamment nombreux pour qu’il y ait, à toute heure de la journée, l’un d’entre eux de passage au bistrot ; ils viennent en nombre l’été. Ils consomment tous la même chose, et en toute saison.

Les cousins de la branche rurale sont chanteurs, c’est peut-être pour cela qu’ils affectionnent la Grange. Ils ont même une particularité, c’est celle de chantonner à chaque début de concert. Curieusement, la salle est toujours très tolérante.
C’est ce qu’ils ont fait hier soir, lors du concert du Quatuor Jérusalem. Ils ont accompagné le début du quatuor de Beethoven, puis ont fait silence par la suite, et toujours silence lorsque nous avons écouté Brahms. Par contre, ils se sont déchaînés lors du bis, un mouvement d’un quatuor de Debussy. Personne n’a récriminé.

Les cousins urbains présentent une autre particularité de déviance sociale. Ils sont plutôt voleurs. Et là aussi, curieusement, on ne leur en tient pas rigueur, on ne porte pas plainte. Je dois en effet vous préciser qu’ils ne paient jamais leur consommation. Il arrive que les habitués qui boivent du café, et qui connaissent leurs goûts, leur donnent une part de leur part. Parfois même, l’un de ces clients très particuliers vient se servir à la table sans que l’on ait le temps de s’en apercevoir… Je peux en témoigner, cela m’est arrivé un jour en terrasse. Le serveur avait à peine posé la tasse de café devant moi que le pain d’épices qui accompagne toujours le café s’était envolé. Incroyable.

Il y a quelques jours, un habitué, sur le pas de la porte qui est ouverte en été (deux portes sont ouvertes l’été, il faut faire courant d’air…), et alors que j’étais concentrée sur des notes de travail, me dit « Vous mangez votre pain d’épices ? ». Bien obligée de lever la tête, me voilà gagnée par un vieux fond de culpabilité qui remonte parfois dans les grandes circonstances : oui, je mange mon pain d’épices, j’aime le pain d’épices. Et lui, l’habitué, d’émietter sous mon nez, pour me culpabiliser sans doute encore un peu plus, son pain d’épices à lui. Damned, je suis faite. Parce que ma vieille solidarité de chanteuse avec les oiseaux est ébranlée.

Il y a un peu plus d’un an maintenant, à la fin de l’hiver, l’un de ces clients pas tout à fait comme les autres venait régulièrement dans le bistrot et attendait que l’un des serveurs lui laisse tomber presque négligemment (tu parles !) un bout de pain d’épices. Les serveurs et les serveuses l’avaient nommé Toto. Était-ce toujours le même oiseau Toto? Ou bien se passaient-ils le mot en famille ? Ils se ressemblent tous tellement dans cette famille!

Ce bistrot est décidément très accueillant, et tolérant.



18 juin 2012

ENTRE LA GRÂCE DE YULIANNA ET LA PUISSANCE DE GENGIS KHAN, LES EMBARRAS DE MONSIEUR GASTON

Ou, « comment passer une journée avec des accrocs »


Françoise Tomeno
17 juin 2012

La journée avait commencé de travers. J’avais fait le projet de partir un peu plus tôt pour pouvoir profiter du soleil  avant le concert de 11 heures. J’étais sur le point de partir, et comme toujours, je vérifie que le chat est bien là avant de refermer la porte. Rien, ni dans les chambres, ni dans le séjour, ni sur le balcon, ni dans aucun des lieux qu’il affectionne. Panique ! J’appelle, je cherche, rien. J’avais bien entendu un drôle de bruit à un moment, mais je ne m’étais pas inquiétée, j’avais pensé qu’il était dans un de ses moments de folie où il se lance sur le parquet pour atterrir sur un des tapis. Mais là, je me demande s’il ne s’est pas échappé, s’il n’est pas tombé du balcon. Je retourne dans une des chambres, je cherche sous le lit, rien. J’agite la petite balle au grelot, rien ne bouge. Je m’apprête à me relever, et un monstre me tombe dessus brusquement : Nez Jaune (oui, c'est le nom de mon chat), lui-même personnellement, vient de m’atterrir dessus à toute vitesse, et un matelas pliable posé sur le haut de l’armoire en a profité pour en faire autant. Il avait réussi à grimper, Dieu sait comment, tout là-haut, et était resté sourd à mes appels, jusqu’à ce que je constitue une sorte de palier d’atterrissage.

Bon, tout va bien, il est là, je peux partir tranquille, d’autant qu’avec tout ça, j’ai pris du retard. Arrivée devant ma voiture, je constate avec effroi que j’ai un accroc à ma tunique, avec les marques des griffes de Nez Jaune ! La chute a laissé des traces. J’ai le choix : soit revenir me changer à toute vitesse, ou, si je veux encore profiter un peu de cette arrivée magique à la Grange de Meslay, filer tout de suite, avec accroc. La tunique est large, je décide que ça ne se verra pas trop, et même, ça me fait rire de passer une journée ainsi.

Deuxième déveine : sur l’autoroute, absorbée dans Dieu sait quelles pensées, je rate la sortie pour aller à la Grange. Je ne m’en rends compte qu’après un certain temps. Il est de toute façon trop tard, il n’y a pas moyen de faire demi-tour avant la sortie de Château-Renault. Là encore, ça me fait plutôt rire. Demi-tour à toute blinde au rond-point de la sortie d’autoroute, je fonce, j’arrive pile au moment où les portes vont se fermer. Tant pis pour la magie, on ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie, surtout quand on est tête en  l’air.

Je me demande ce qui va m’arriver d’autre dans la journée, parce qu’en général, quand ça commence comme ça, on peut s’attendre à une série….

C’est Yulianna Avdeeva, une toute jeune pianiste russe, qui est au piano. Magnifique de grâce, de sensibilité. Une « Pavane pour une Infante défunte », de Ravel, à pleurer.  Sortie de concert émerveillée. Je reste toute la journée, et j’ai réservé le repas du midi sur place. Le repas se déroule dans une des dépendances de la Grange. Nous voilà un bistrot éphémère à partager. Je me demande avec qui je vais déjeuner, j’aime ce genre de surprise. Je m’installe à une table où il n’y a pour l’instant qu’un couple, je les salue  de façon bien décidée. Nous échangeons quelques mots ; nous rejoignent alors quatre personnes qui sont ensemble : un couple d’un certain âge, une dame du même genre d’âge, et un homme plus jeune, genre fils de la deuxième dame.

C’est là que Gaston entre en scène. Gaston, c’est le Monsieur d’un certain âge. D’abord nous apprenons qu’il apprécie beaucoup le verre de Chinon servi avec le plateau-repas. Mais ça se gâte. Le Chinon, lui, réserve une surprise à Gaston. Il fait comme mon chat, il lui saute dessus et va tâcher son beau blouson couleur mastique. Bon, une petite tâche, ça devrait passer, comme mon accroc. Mais la guigne ne s’arrête pas là, et j’ai soudain l’impression que le mauvais sort qui s’en était pris à moi le matin vient de traverser la table subrepticement et est allé jeter son dévolu sur Gaston. Bingo ! Gaston, en essayant d’attraper la nourriture répartie dans plein de petites cases sur le plateau, essuie à plusieurs reprise la manche de son toujours beau blouson, couleur mastique, sur le gâteau au chocolat coincé dans un coin du plateau. Il faut dire que pour atteindre la viande froide, il faut imprimer des mouvements de contorsion au plateau qui requièrent une grande habileté. Bizarrement, je ne m’en sors pas trop mal. Mais Gaston, lui, se désespère de plus en plus : que faire avec ce gâteau au chocolat ? La scène dure un bon moment jusqu’à ce que l’épouse de Gaston lui propose de tourner son plateau de façon à ce que le gâteau se retrouve à l’opposé, soit vers elle. Euréka, le chocolat se calme, les tâches atteignent enfin un nombre fini.

Un peu plus tard, je retrouve Gaston, son épouse et leurs deux amis, dans la salle de concert, dans la Grange, juste un peu devant moi. C’est Joseph Swensen qui est à la baguette, avec l’Orchestre de Chambre de Paris. Au programme, Beethoven, Coriolan, ouverture symphonique. Joseph Swensen, au visage aux traits mongols, a une direction puissante. Il lance son orchestre comme Gengis Khan devait lancer ses cavaliers dans la steppe. En deux temps trois mouvements, je vois dans les musiciens une troupe de chevaux lancés avec force. Joseph Swensen, dans les mouvements ou les phrasés plus doux, danse avec la musique, comme s’il était sur un des petits chevaux mongols, au pas. Le mouvement, ici, est roi.

Je pense à Gaston et au sort que nous partageons lui et moi. Face à cette splendeur de la musique, nous sommes là, l’un et l’autre, avec nos accrocs, nos tâches, nos petites bizarreries. Comment supporte-t-il, Gaston ? En tout cas, il a toujours sur le dos le blouson mastique. Et moi l’accroc à ma tunique.

La vie est pleine d’accrocs, de petites tâches, qui font de nous des êtres ordinaires. Ca n’empêche pas, semble-t-il, de goûter l’extraordinaire, celui de la grâce, comme celle de Yulianna ce matin, ou de la belle puissance de Joseph Swensen et de son orchestre cet après-midi.

Et puis, il y a ce qui m’a accompagnée tout ce jour : le rire. Juste avant de repartir, j’ai voulu m’assurer de quelque chose. Il m’avait semblé avoir lu, sur un petit panneau posé sur la porte de la salle qui nous avait servi de bistrot éphémère, quelque chose, mais je me disais que ce n’était pas possible. Et bien si : la salle où Gaston s’était attrapé ses tâches s’appelait « La Vacherie ». Ça ne s’invente pas ?

11 juin 2012

MARCO, MICHEL, MOMO, ET NOUS AUTRES…

Françoise Tomeno
11 juin 2012

Je l’aperçois de l’autre côté de la vitre de l’entrée du bistrot. Dans un premier temps, plongée dans ma lecture, je n’aperçois qu’une silhouette, reconnaissable entre toutes. C’est bien lui, Marco, ancien serveur de ce bistrot. Je sais qu’il vient parfois, mais je n’ai jamais eu l’occasion, le plaisir, de le croiser. Le haut du corps penché vers son interlocuteur, visage de profil, mais le bas du corps déjà en partance vers une autre direction, qui sera l’intérieur du bistrot. Je l’ai toujours perçu comme ça, Marco : une moitié de lui en discussion avec l’un ou l’autre, l’autre moitié qui s’affaire à son service.

Le voici qui entre, salue tout le monde, et commence à taquiner Michel, qui est derrière le comptoir, au boulot. C’est samedi matin, ça commence à être chaud.  Comme je suis plongée dans un très beau livre, « Éloge des voyages insensés », de Vassili Golovanov, je rate la conversation entre Marco et Michel, probablement un morceau d’anthologie à la Marco. Mais que voulez-vous, quand je voyage, je voyage.

Tout à coup, je vois Marco desservir les tables. Il file un coup de main à son collègue, à Michel, tout en continuant à le chiner.
Servir, desservir. On sert quelqu’un, un client, on ne le dessert pas, c’est la table que l’on dessert. Quand on dessert quelqu’un, c’est qu’on ne lui rend pas service, bien au contraire. Bizarre, la langue.

La noblesse du geste du serveur est dans le « servir », pas dans le « desservir ». J’ai l’impression qu’il existe pas mal de photos de serveurs en train de servir, mais pas beaucoup de photos de serveurs en train de desservir. Desservir, c’est du côté du déchet, des tâches moins nobles, du mégot, des papiers de sucre déchirés, de la proche poubelle ou de l’eau de vaisselle.

Et pourtant…. Quand Marco était serveur ici, Momo lui filait un coup de main, pour desservir, précisément. Et Marco prêtait une attention toute particulière à cette tâche qu’accomplissait Momo, commentant, aidant, encourageant, indiquant, plaisantant aussi. Il donnait ainsi toute sa noblesse à ce geste du desservir, et toute sa dignité à Momo [1]. Momo, assoiffé de reconnaissance, la trouvait chez Marco, en échange de ces gestes qui étaient considérés par Marco comme du vrai travail.

Aujourd’hui, c’est Marco qui fait le travail de Momo. Et le geste est élégant, et drôle.

06 juin 2012

LA BISE AUSSI....

Françoise Tomeno
6 juin 2012

Madame Klaus Kinski est de retour après une semaine de vacances. Je lui trouve le visage reposé, ses beaux yeux bleus sont tout clairs, elle arbore un sourire engageant; elle est habillée de rouge, ce qui lui va très bien, et est un peu inhabituel (elle n’avait de rouge jusqu'à maintenant qu’une paire de chaussures qu’elle met parfois, et qui me rendaient envieuse, je ne m'étais pas gênée pour le lui dire).

Très spontanément, face à son allure ensoleillée, je me lève et vais lui faire la bise, et je lui dis que je suis contente de la revoir, apparemment en forme. À ce moment-même entrent dans le bistrot, juste derrière elle, Madame et Monsieur. Monsieur devance Madame, il vient me saluer. Madame m’aperçoit faisant la bise à Madame Klaus Kinski. Aussitôt elle arrive (j’allais dire « elle se précipite » : son corps de chair ne peut pas se précipiter, elle a la démarche lente, mais je crois percevoir un certain empressement de l’âme). Elle vient vers moi, et, tout en me serrant la main comme nous faisons d’habitude, elle s’approche en disant « la bise aussi ». Et c’est  bien volontiers que je la lui offre, cette bise.

Comme elles sont touchantes, ces deux vieilles dames en quête de reconnaissance.

 J’ai un cœur d’artichaut ? Oui, et j’assume. Ca fait tellement longtemps que c’est comme ça que j’ai fini par m’y habituer.

26 mai 2012

TOUT DOUX, LULU ?

Françoise Tomeno
26 mai 2012


Elle est installée au fond du bistrot, à une place en retrait, dans un coin un peu sombre. Pas à sa place habituelle, pourtant libre. Besoin d'un peu d'ombre, Madame Lulu?

Je vais tout de suite la saluer. Je suis toujours sensible à cette façon qu'elle a de dire 'Bonjour Madame", avec l'intonation et l'accent à la "Marie-Chantal". Ca tranche avec son apparence vestimentaire, pas du tout Marie-Chantal. Ceci-dit, il y a quelque chose dans sa façon de se tenir qui est très digne: droite, la tête levée, le visage affrontant... quoi? La vie? Y compris quand elle sort fumer sa clope en terrasse. Toujours cet air fier et pourtant accueillant. Est-ce une façon de faire semblant?

Je lui demande comment ça va. "Tout doux" répond-elle. C'est tout de même extraordinaire, cette langue française. Lorsqu'on dit que ça va "tout doux", cela veut dire exactement le contraire, que la vie n'est pas douce du tout! À  ce moment-là, je remarque que le corps de Lulu s'est un peu affaissé sur la chaise, épaules basses, la tête rentrée. Hum, ça va vraiment tout doux, Madame Lulu.

Peu après, deux Messieurs arrivent et viennent s'installer avec elle. Ils échangent, parlent de connaissances communes, donnent des nouvelles de l'un ou l'autre, et arrive l'incontournable "Le principal, c'est la santé". Bon, ce n'est pas complètement faux, mais pas complètement vrai non plus.

À un moment, je croise le regard de Lulu, qui me dit: "Très beau!". "Mais quoi donc?" s'étonne mon regard à moi. "Votre coiffe" répond Lulu à la question que ma voix n'a pas posée. Ma "coiffe"! Incroyable Lulu. Il s'agit d'un Borsalino, faux, bien entendu, sorti ce jour pour empêcher le soleil de m'asséner un de ces coups dont il a le secret. Ma coiffe! Je me vois déjà disant à l'occasion: "Il ne faut pas que j'oublie ma coiffe".

Je reprends mes activités de bistrot, ici la lecture de la drôle de revue "Causette", "un magazine plus féminin du cerveau que du capiton", mise à disposition des clients (clientes?) par le bistrot.

À coté de moi, la conversation continue, je ne fais plus vraiment attention. À un moment, je crois percevoir la voix de Lulu qui chante tout doucement. J'écoute: "Je suis heureuse, j'ai pas d' soucis....." chantonne Lulu. Tout doux, Lulu? Tout doux? Mais lequel des deux "tout doux"? Le doux ou le dur? La présence de vos deux compagnons a-t-elle pour quelques instants adouci votre vie, votre humeur? Ou bien, ma chère Lulu, frimez-vous devant eux, pour paraître à votre avantage?

Puisse cette fin de journée vous être plus douce, ma chère Lulu. Et si c'est du fait de votre compagnonnage avec les deux homme qui sont venus vous rejoindre, alors c'est pour la bonne cause. Je vous salue, Madame Lulu, et à la prochaine.

20 mai 2012

DANS UNE AUTRE VILLE

Françoise TOMENO
20 mai 2012

Céline est de service ce matin. Momo est sur le pas de la porte d’entrée du bistrot, il ne rentre pas. Peut-être n’a-t-il ni l’argent nécessaire pour s’offrir un café, ni son sac plein de bricoles qu’il propose à l’un ou à l’autre (jamais à la cantonade, il choisit toujours). Une façon pour lui d’entrer en contact, d’engager une conversation. Hier, il avait une boîte de bonbons acidulés, il m’en a offert un, à la fraise. J’étais dans une journée « sucre », j’étais frigorifiée ; je m’étais fiée au soleil apparu sur le petit carré météo de l’écran de mon ordinateur, et je m’étais habillée en été, sandales et pieds nus. J’ai intégré le bonbon acidulé dans le lot de ce que j’avalais pour me réchauffer, même si ça devait compter pour beurre….

Momo à Céline : « Tu vas aller travailler dans une autre ville ».
Céline dit que non, qu’elle continue à travailler ici.
Momo : « Tu vas aller dans une autre ville avec ton mari »
Céline continue d’affirmer le contraire.

Accoudé au bar, un fidèle client se tourne vers Momo et lui dit tranquillement: « C’est toi qui vas bientôt aller dans une autre ville ».

Alors là , en mon FI, For Intérieur (dans la langue de Fred Vargas) [1], je me dis : quelle idée, il ne va pas aller travailler dans une autre ville, Momo, attendu qu’il ne travaille pas.
J’ai à peine le temps de penser ça que le fidèle client ajoute : « Tu vas bientôt aller au Mont-Dore ».

Momo, dont le corps bouge tout le temps, s’arrête quelques brèves secondes. Imperceptible vacillement de son âme. Quelqu’un sait ça, se souvient de ça.  On se souvient de lui, on ne l’oublie pas, on n’oublie pas ses absences, ce qui veut dire qu’on s’attend à ce qu’il revienne, et en quelque sorte qu’on attend son retour.

Alors là je suis scotchée : mais bien sûr ! On approche du moment où Momo va partir en vacances, et il va chaque année au Mont-Dore. L’an passé, c’est Marco, un serveur qui prenait un soin très particulier de Momo, qui nous l’avait annoncé, en demandant à Momo s’il se préparait à son séjour. Marco au talent inimitable pour assurer cette tâche de prendre soin de Momo. Pas question que quelqu’un s’adresse à Momo comme à un enfant ou à un demeuré. Pas question qu’on le méprise, qu’on lui manque de respect, qu’on l’ignore, qu’on se moque de lui. Et pour Momo, Marco c’était son point de repère, son horloge, son fuseau horaire. Depuis le départ de Marco, parti travailler ailleurs, Momo a toujours sa place ici, dans ce bistrot [2]. La fonction de Marco s’est redistribuée entre les serveurs et des clients qui le connaissent bien.

Et voilà qu’aujourd’hui l’un d’entre nous lui signifie qu’il ne compte pas pour beurre.



[1] Fred Vargas, « Critique de l’anxiété pure ». Un petit traité vrai et drôle que je vous recommande, bon pour la santé.

12 mai 2012

UN SQUIGGLE AU COMPTOIR

Ou « « du Foyer de l’Enfance à la Brioche Perdue ».

Françoise Tomeno
12 mai 2012

La petite Léa vient s’installer sur la banquette devant une table libre. Elle doit avoir dans les huit ans. Ses parents sont en terrasse. Pourquoi vient-elle là ? Pour se mettre à l’abri du soleil ? À l’abri des grandes personnes ?

Elle reste là un bon moment, regardant à droite à gauche, en particulier les affiches sur la vitrine, qu’elle doit déchiffrer à l’envers. Elle ne semble pas s’ennuyer.

Arrive Églantine [1], une jeune femme. Léa et elle visiblement se connaissent. Léa va rejoindre Églantine qui s’est installée au bar, elles papotent toutes les deux. Et puis Églantine propose à Léa de dessiner, ce fameux jeu de dessin aux formules variables, qu’a utilisé un de mes psychanalystes préférés, Winnicott, le jeu du « squiggle ». Dans la forme adoptée par Léa et Églantine, une commence un dessin (un gribouillis ?), l’autre poursuit, et ainsi de suite. Et ça sur un des sets en papier kraft du bistrot.

Pendant ce temps, juste derrière, à une autre table, j’entends une jeune fille parler de son travail dans un foyer qui accueille des enfants. Un peu plus tard, cette même jeune fille hésite sur les desserts. Alphonse les lui a énumérés, et j’ai entendu qu’il y avait de la brioche perdue. Vous ne voyez pas ce que c’est ? Vous souvenez-vous du pain perdu que faisaient nos mamans ? C’était par souci d’économie. On ne perdait rien, justement. Le pain qui commençait à rassir était trempé dans un mélange de lait et d’œuf avec un peu de sucre, et passé à la poêle. Un régal.

Et bien la brioche perdue, c’est encore meilleur. Même formule, sauf que le pain est remplacé par de la brioche, et le sucre par du caramel au beurre salé. Hum !.....

Je dis à la jeune femme hésitante que c’en est à tomber par terre tellement c’est bon. Va pour une brioche perdue.

Ce bistrot est un véritable foyer pour l’enfance. L’enfance des enfants qui peuvent y dessiner tranquillement sur les sets en papier kraft, et qui ont toujours à leur disposition des crayons, des bouquins. Foyer pour nos enfance rêveuses et à peine perdues puisque retrouvées ici, au travers de la brioche perdue, et de cette invention qui s’appelle « le frigo du livr’échange », dans lequel nous pouvons  nous aussi trouver, tout comme les enfants, de la lecture.


Et qu’est-ce que je fais, moi, en ce moment, sur le côté droit du set en papier kraft qui est devant moi ? Je prends des notes pour mes petites chroniques du jour.


ET DEUX CHAISES POUR LULU, DEUX

Françoise Tomeno
12 mai 2012


Nini est aux fourneaux, Alphonse assure le service. Le couvert est mis pour une personne sur la table à droite en entrant, il y a juste une chaise, les autres sont parties en terrasse.

Un jeune couple arrive et veut s’installer à cette table. « Ah non », dit Alphonse en s’excusant, « c’est pour une dame, qui a ses habitudes ».

Pas de problème, le jeune couple va s’asseoir à une autre table. 

Et puis la voilà. Je pensais bien que c’était d’elle qu’il s’agissait. Une dame qui gentiment, il y a un bon moment maintenant, me voyant là assez régulièrement, était venue me saluer la première .

« Bonjour Lulu », dit Aphonse. Je ne savais pas qu’elle s’appelait Lulu. Elle répond poliment, tout en gardant le regard rivé sur la seule chaise devant « sa » table. Elle s’attarde un moment ainsi, puis voit qu’il y a à ma table une chaise libre, et me demande si elle peut en disposer. « Bien sûr ». Alphonse lui demande si elle attend Augustin. « Non non, ça fait bien longtemps que je ne l’ai pas vu ! ».

Mais pourquoi donc Lulu a-t-elle besoin de deux chaises ? Églantine, une des "filles" qui travaillent au bistrot, qui aujourd’hui vient en cliente et s'est installée au bar, me regarde d’une façon entendue, et je comprends qu’elle, elle sait.

Alors je vois ma Lulu sortir d’un petit sac un morceau de tissu qui a l’air tout doux, le poser sur la deuxième chaise qu’elle a installée à côté de la sienne. Et c’est pour qui, la deuxième chaise ?


C’est pour son petit chien, si petit que je ne l’avais pas vu.

Non mais ! On a ses habitudes ou on ne les a pas.

Sacré Lulu!





VOUS DÉSIREZ, MONSIEUR?

Françoise Tomeno
12 mai 2012

La météo annonçait un refroidissement, un ciel couvert, et des averses.
Il est 9h30 passé, il doit faire déjà 20 degrés, et le soleil est bien là. La terrasse est déjà à moitié pleine, et Michel, qui est de service ce jour-là, a fort à faire, d’autant qu’il est seul jusqu’à midi et demi.

Voilà que le comptoir est soudain envahi : qui pour régler sa consommation, qui pour commander, quelque autre annonce son transfert de la terrasse à la salle, troquant sa tasse de café pour un jus de fruit, un autre encore souhaite savoir où se trouvent les commodités (« derrière le miroir », répond-on invariablement, ce qui a chaque fois me donne envie de rire. Je pense à Alice au Pays des Merveilles et à sa traversée du miroir, et je me dis que le consommateur ou la consommatrice risque de rencontrer la reine de cœur qui va crier : « coupez-lui la tête, coupez-lui la tête ). Au milieu de tout ce beau monde, une seule personne est assise au comptoir: un monsieur, plongé dans la lecture du journal local. Michel fait ce qu’il peut pour assurer les commandes en cours et accéder aux nouvelles demandes.

Le monsieur, qui n’a encore rien commandé, est toujours le nez dans sa lecture. Une fois qu’il a fait le tour, Michel hésite une toute petite seconde et finit par s’adresser à lui: « Vous désirez, Monsieur ? ». La formule, dans la bouche de Michel, me fait rire. Mais le monsieur, dans un premier temps, ne bronche pas. Quelques secondes s’écoulent, il lève le nez de sa page, regarde autour de lui, cherchant à qui s’adresse la question. Désemparé, il regarde Michel, hésite, et finit par dire, sur un ton incertain : « un café ? ».

Je me demande où était donc parti ce monsieur, et me dis que la question de Michel était pertinente : en effet, que désirait-il, en cet instant, assis sur son tabouret de bar, semblant ne pas comprendre pourquoi le serveur s’adressait à lui, et ne plus se souvenir que c’était dans un bar qu’il était installé ?

08 mai 2012

APPARITIONS

ou « Flegmatiquement vôtre ».


Françoise Tomeno
8 mai 2012

Il apparaît soudain, sortant de l’espace qui tient lieu de cuisine sous le grand barnum blanc. Nous sommes dans le Prieuré de Saint Cosme, un dimanche de mars 2010. Je passe la journée là avec mon amie Françoise, pour des concerts du Printemps de Saint Cosme. Nous nous sommes offert le concert Jeunes Talents du matin, et le premier concert de l’après-midi, avec le déjeuner sur place. Il fait un froid de canard, mais la musique nous a réchauffé l’âme.

Il sort donc nonchalamment de derrière le rideau blanc. Il est habillé de son costume de serveur, avec son petit gilet noir. Un costume de garçon de café, comme on ne dit plus maintenant... Quelque chose dans sa démarche m’est familier, quelque chose d’à la fois peu pressé et d’efficace. Un peu comme s’il n’y croyait pas lui-même, à ce rôle de serveur. Il y a aussi pour moi du familier dans son visage : une esquisse de sourire prêt à l’humour.

Mais d’où je sors ça, cette histoire d’humour ?

Je dis à Françoise que j’ai l’impression de très bien connaître ce Monsieur, et que, pour autant, je suis incapable non seulement de l’identifier, mais d’imaginer un lieu où j’aurais pu le rencontrer. Peut-être une de ces fausses reconnaissances comme il en arrive parfois ?

Quand il s’approche pour nous servir, je lui dis que j’ai l’impression de le connaître, et il me répond avec flegme qu’il a travaillé dans plein de bistrots, et que ça doit être dans l’un d’eux que je l’ai vu.

Certes, mais ça ne me suffit pas. L’extrême familiarité de son allure m’intrigue. Cette certitude qu’il est pince-sans-rire aussi.

Nous poursuivons notre déjeuner, et soudain une petite lumière clignote. Bon sang, mais c’est bien sûr : 1968, le bar Le Continental, « le Conti », comme on disait. Notre quartier général de révolutionnaires qui allions refaire le monde. Lieu de discussions passionnées et infinies. À cette époque, j’étais extrêmement silencieuse, un peu taiseuse même, mais je n’en perdais pas une. Là, il y avait souvent celles et ceux qui s’intéressaient à la Psychiatrie, je me destinais à la profession de psychologue et j’étais toute ouïe. Odile, François, Yves, Marie-Françoise et quelques autres étaient mes professeurs à la marge.

Et qui nous servait avec cette même nonchalance mâtinée de fausse indifférence, ce flegme, et un humour que j’ai perçu aujourd’hui avant même qu’il en ait usé ? Lui, qui réapparaît 42 ans plus tard. Vous n’allez pas me croire, il n’a pas changé. Enfin, quelque chose en lui d’essentiel n’a pas changé, qui transparaît dans sa dégaine, sa façon de se mouvoir, cette expression si particulière de son visage. Et, bien entendu, à cette époque, il était habillé en garçon de café, à l’ancienne.

À la fin du déjeuner, je vais le voir, lui parle de cette période du Conti, de son accueil que nous apprécions.

Bien sûr, je l’oublie aussitôt. Jusqu’au jour où, deux ans plus tard, dans un bistrot de la ville que je fréquente de temps en temps, je le retrouve finissant son service, et je comprends aux quelques mots qu’il échange avec le patron qu’il y fait des « extras ». Deuxième apparition… Lorsqu’il quitte le bistrot, il me salue avec ce sourire énigmatique. Simple hasard ? Ou bien m’a-t-il reconnue ? Je ne le saurai pas.

Quand et où vais-je le voir réapparaître ?

Je pense alors à un ami, René. Lui aussi fréquentait le Conti. Je l’ai par la suite perdu de vue. Je reçois un jour un courrier au dos duquel je trouve quelques mots écrits par lui, il travaille au tri postal, et a vu passer cette lettre qui m’était adressée, il en a profité pour me faire signe. Du temps passe à nouveau. Lors d’un voyage avec des amis, à  Copenhague, je retrouve mon René dans une toute petite rue absolument pas touristique. Surprise des retrouvailles. Nous décidons alors de laisser faire ce joli hasard, sorte de pari. Quelques années plus tard, des amis, qui avaient monté une maison d’édition de livres pour enfants, me disent : « Tu as le bonjour de René… ». Un livre de René était en cours de publication chez eux !

Quand et où vais-je voir réapparaître le garçon de café ?

23 avril 2012

COUP DE SANG CHEZ LA REINE


Françoise Tomeno
23 avril 2012

Quand j’arrive chez la reine Delphine[1], la table d’à côté est occupée par une maman et ses deux enfants. Je prends, comme d’habitude, et comme Delphine nous invite à le faire, mon plateau, les couverts, un verre, et je m’installe. En me voyant arriver, Delphine me demande : « Poisson, aujourd’hui, ou boudin blanc purée de céleri ? ».  J’hésite un peu, mais ce sera poisson.

Pendant que Delphine s’affaire à servir les clients, il se passe à la table à côté une petite scène étonnante. La maman qui est déjà venue plusieurs fois (c’est Delphine qui le dira plus tard) n’a pas pris son plateau, et tout ce qui va avec, ses enfants non plus. Ils attendent qu’on les serve. Soudain, la maman : «  C’est quoi, les légumes ? ».
Delphine : « Purée de céleri et pomme au four ».

La maman s’engage alors dans une conversation animée et indignée avec ses deux enfants. Ça ne va pas du tout, ils n’aiment pas la purée de céleri, on aurait pu leur dire, ils vont devoir aller ailleurs, ils vont être en retard, et, sous-entendu, mais tout le monde dans le bistrot l’entend, c’est la faute de Delphine. Delphine qui, tranquillement, précise : « C’est écrit sur le tableau dehors, et sur la carte affichée au fond ».

La famille se lève, les trois ensemble comme un seul homme, et part fièrement, indignée d’être traitée de la sorte.

Seulement alors Delphine explose. Ça n’est pas la première fois qu’ils viennent, ils connaissent le fonctionnement, ils s’attendent toujours à être servis. C’est le style du quartier. On doit être à leur service.

Des personnes qui entendent être servies bourgeoisement. Avez-vous jamais vu une reine servir  «bourgeoisement » ?



PSYCHOLOGIE DE COMPTOIR



Françoise Tomeno
23 avril 2012

C’est sur ma route. Je passe par là presque toutes les semaines. Et comme je suis toujours en avance, je m’arrête chez Isa. Ce n’est pas vraiment un bistrot, chez Isa. Tabac presse, et on peut y boire un café. Isa, elle est toujours bien mise. Elle est courageuse,. Elle est seule à assurer, elle ne peut pas se permettre de fermer plus d’une demi-journée par semaine. Parfois elle râle un peu, quand la vie ne va vraiment pas comme elle aimerait, que les clients sont à peine polis.

Depuis quelques mois, quand je passe chez Isa, il y a une jeune maman avec son petit, qui grandit tout doucement. Ce petit m’a toujours sidérée par son humeur toujours tranquille et souriante. Un bébé qui va bien.

Ce jour-là, il chichougne, ça ne va pas comme d’habitude. Nous papotons comme souvent, et la maman s’inquiète de ce changement :  le petit ne supporte plus qu’elle s’éloigne de lui. Hum… Je lui demande l’âge du petit, à peine 9 mois.

Je fais ma psychologue ou je la fais pas ?

Allez, j’y vais. Je dis à cette maman que c’est peut-être tout simplement qu’il arrive à l’âge où on réalise qu’on perd un peu sa maman quand elle s’éloigne, et qu’on n’est pas sûr qu’elle revienne. A lors la vie devient un petit drame provisoire, puisqu’elle revient (en principe !...). « Pourtant, il a été attendu, celui là… » dit-elle.

Entre temps il s’est apaisé, et est à nouveau tranquille et souriant.

Alors elle me raconte : elle n’avait pas vraiment  souhaité cet enfant, il lui était arrivé comme ça ; le papa, qui, lui, souhaitait un enfant, était parti avant la naissance. Et tout doucement, au fur et à mesure que la grossesse avançait, il était là, bien en elle, bien à elle, son petit,  adopté, attendu, bien attendu.

Et puis il y avait eu Isa, la première à venir les voir, elle et son petit, à la maternité. Isa prend alors le petit dans ses bras, et je ne vous dis pas, ou plutôt si, je vous le dis, l’échange de regards, magnifique, entre Isa et le petit.

Joli ! Bien porté tu es, petit, bien portant tu seras…. ?


UN CAFÉ AU LAIT S'IL VOUS PLAÎT

Françoise Tomeno
22 avril 2012

Le Client, à la voix peu assurée: "Un café au lait, s'il vous plaît".
La Serveuse: "Un ristretto?".
Le Client: "Euh non, un plus grand...".
La Serveuse: "Un allongé?"
Le Client, de moins en moins assuré:" Euh... oui, avec du lait"


Un peu plus tard, la Serveuse apporte un allongé.

Le Client regarde dans sa tasse. Embarrassé, il lève le visage vers la Serveuse:
"Je pourrais avoir du lait?".
La Serveuse: "Ah, vous voulez du lait?".
Le Client, dont la voix est en train de disparaître: "Oui...."

Commentaires:
- si le client avait commandé un crème, il n'aurait sans doute pas eu tous ces soucis
- un café au lait, c'est ce que l'on boit chez soi, au petit déjeuner
- dans un hôtel, on dit: "Du café, avec du lait".

Conclusion: ah, les subtilités de la langue!