Estaminet Tomeno Mercier

Estaminet Tomeno Mercier

29 octobre 2012

Au pays du matin calme

Françoise Tomeno
29 octobre 2012

Je n'étais encore jamais venue si tôt dans ce bistrot. Lorsque je pousse la porte d'entrée, je suis frappée par la lumière: le soleil a profité de ce beau matin d'automne pour glisser plein de ses petits bras par tout ce qu'il a pu trouver comme surface vitrée sur son trajet. Lumière douce du matin, lumière douce de l'automne. Plusieurs de ces petits bras se sont posés sur des tables, un autre effleure une toute petite surface de mur disponible. Un autre encore chatouille le profil d'un homme absorbé dans une lecture studieuse. Un verre de bière auprès de lui, il prend des notes sur un grand cahier, des notes qu'il va pêcher dans un manuel. Pas besoin d'être sorcier pour savoir que c'est un manuel: la taille du volume, le type de papier, les bordures de couleur différentes en haut des pages témoignent de la génération actuelle des manuels. Ils ont perdu, eux aussi, leurs différences. Autrefois, les manuels de géographie n'avaient pas la même taille ni la même présentation que ceux d'histoire, de maths, etc. Aujourd'hui, les manuels se ressemblent tous, on a le sentiment d'avoir affaire à des clones.
Au passage, je me demande quand même comment fait le Monsieur pour travailler à la bière. Chacun son truc, au fond!

Il y a dans l'air quelque chose de doux, de tranquille, de studieux. Un autre monsieur, un habitué celui-là, est penché avec attention sur un journal. Quant à Lulu, elle a fini son café, et lit, également très attentionnée, le journal local. Il y a bien la musique, mais, pas trop forte, elle participe de l'atmosphère. Seul mouvement, les allées et venues, toutes silencieuses, d'un jeune homme, qui semble avoir été oublié, lui et son matos de concert, par la personne qui devait venir les chercher. De grands sacs d'instruments de percussions et des pieds de micro sont là, désabusés, dans l'ennui de l'attente. Le jeune homme accomplit toute ses démarches téléphoniques dans la plus grande discrétion, respectant l'atmosphère paisible.

Moi, j'ai une heure devant moi, j'ai fait plus rapidement que prévu ce que j'avais projeté. Une heure devant moi, pas une heure à perdre, parce que les heures ne sont ni à perdre, ni à gagner, non mais! Une heure devant soi, cela permet de prendre son temps. Une fois qu'on l'a pris, à bras le corps, qu'on le tient bien, on a tout son temps, tout son temps à soi. Et l'on peut regarder passer le temps. Ca n'est pas si souvent, d'habitude, c'est lui qui nous regarde passer, sourire en coin, ironique même, il sait bien où l'on va. 

J'emporte presque toujours avec moi une lecture sérieuse et un roman. Selon l'atmosphère du bistrot, je choisis l'un ou l'autre. Aujourd'hui, j'ai la même impression que celle que l'on ressent dans une bibliothèque, impression feutrée, quasi recueillie. Je choisis donc la lecture sérieuse. Le temps passe, je savoure.

D'un rapide coup d'oeil, je remarque que Lulu a rabattu la petite couverture polaire sur le dos de son chien (c'est l'automne, n'est-ce pas), assis, comme toujours, sur une chaise à côté d'elle. C'est touchant le soin qu'elle prend de lui...

Lulu se lève. Dieu sait à quel infime mouvement de l'âme de son petit chien Lulu a deviné qu'il avait faim. Ou bien lui a-t-elle prêté sa propre préoccupation du prochain repas? "Tu vas pas manger maintenant", lui dit-elle, jetant un oeil sur un petit sac vert pomme, qui doit contenir, si j'en crois le regard, la nourriture du dit chien.

Lulu s'approche alors du comptoir: "Qu'est-ce qu'on mange aujourd'hui?". C'était donc bien d'elle qu'il s'agissait.... "Du poulet basquaise", répond Minette. Veinarde, Lulu; rien qu'à l'odeur, j'en tremble d'envie. Mais aujourd'hui je dois me rendre dans une clinique psychiatrique du Loir et Cher, où je vais parfois donner un peu de mon temps pour une association qui, entre autres, organise des séminaires.


Cette petite phrase de Lulu, "Qu'est-ce qu'ON mange aujourd'hui", témoigne de son appartenance à ce petit groupe, ce "Collectif" d'habitués avec lesquels elle partage ce temps du manger. Elle témoigne du "on est bien ensemble" pour manger, c'est plus sympa que d'être tout seul chez soi.

Le "nous" des patients et des soignants que je vais retrouver tout à l'heure sera à la hauteur du "on" de Lulu, ce sera un Collectif par excellence. J'y partirai dès que mon temps quittera mes bras, qui le serrent encore très fort pour quelques précieuses minutes. 

Rassurée, Lulu plie la petite couverture rouge, la range dans le petit sac vert, m'adresse toujours de son ton très XVI ème arrondissement, qui tranche avec ce qu'elle est, un "Au revoir, Madame" qui me ravit, et quitte notre bibliothèque du jour. 

La lumière sur la Loire, le long de la route, sera douce et belle, comme celle du bistrot. 

24 octobre 2012

Je ne suis pas allée chez Jojo

C'est ici:






















Il parait que c'est le dernier "bar musette" de la Capitale. Il s'appelle "le vieux Belleville", et il est tout en haut de la colline de Belleville. Il y avait là, autrefois, plein de cabarets, de gargottes et de guinguettes. À Belleville, on produisait  le "guinguet", un petit vin de soif légèrement pétillant.

Je n'ai pas pu aller chez Jojo. Jojo, c'est le patron. Le restaurant est fermé le soir, sauf vendredi, samedi et dimanche. Et là, attention, c'est musette, avec orgue de barbarie ou accordéon.

Il faut absolument que j'aille chez Jojo. D'autant que Jojo, allez savoir, il va peut-être lui prendre un jour l'envie d'aller planter son restaurant ailleurs?

Françoise Tomeno
24 octobre 2012


22 octobre 2012

La Grande Cocotte venue s'affaler au Café Comptoir




Au Café Comptoir, on accueille tout le monde:

* la Grande Cocotte 

* le chien de Lulu,

* les autres chiens des autres

* les enfants


Dites-moi, les enfants, ce ne serait pas vous, par hasard, qui auriez invité la Grande Cocotte à venir vous rejoindre, un mercredi, au Café Comptoir? 
Hum! Je ne dirai rien, par discrétion envers la Grande Cocotte et envers vous. 

Mais va falloir faire un atelier photo, pas bien nette, celle-ci... La Grande Cocotte avait bu? Soit! Mais le ou la photographe?

Bon, en attendant, dites à vos parents que le mercredi vous est réservé, au Café Comptoir.




La Cigale






















La Cigale, place Graslin à Nantes. Bistrot fréquenté en son temps par les surréalistes.

13 octobre 2012

Madame K et moi-même

Françoise Tomeno
13 octobre 2012

Madame K et moi-même sommes bien d'accord, une petite scène récente nous a permis de le savoir, et de nous associer dans la défense des petites choses de la vie, autrement appelées (par moi...) "lucioles". 

Après-midi pluvieux, maussade, et en plus, je n'ai que peu de temps pour ma pause. J'arrive, madame K est déjà là, tenant conversation avec un monsieur qui visiblement fait de la pub pour des soirée "café philo". Sourire de Madame K lorsque j'arrive, cela fait toujours plaisir!

Ayant peu de temps, je choisis de ne pas poursuivre ma lecture en cours, bien qu'elle me passionne, et de passer ce petit bout de temps avec Madame K.

Elle m'explique sa conversation avec ce Monsieur, puis des choses et d'autres choses, je ne sais plus très bien quoi.

Puis elle en vient à m'expliquer qu'elle est allée, il y a peu, chez une commerçante qu'elle connaît bien, qu'elle aime bien, celle-ci le lui rendant bien. La commerçante s'adresse à Ninette (oui, c'est son prénom, à Madame K.): "Dites-moi, Ninette, est-ce que vous ne trouvez pas que ma blouse n'est pas très propre?"
Yeux malicieux de Madame K (j'aime quand elle a de la malice): "Je regarde, et ... hum!... La blouse n'était pas très nette, alors je le lui ai dit. Vous savez ce qu'elle a fait? Elle est allée changer de blouse!".

Dites-moi, chère Madame K, vous vous rendez compte? Vous avez servi de miroir à Madame la commerçante?

Madame K ajoute: "Ce n'est rien, pas grand chose, mais...". Elle ne finit pas. Je lui dis "Mais ça fait partie des petites bonnes choses de la vie?"- "Oui...." - "Comme nos conversations. Ca ne paraît pas grand chose, mais ça compte" - "Oui...".

Là-dessus, il faut que je parte. Madame K se lève en même temps que moi, en fait pour aller s'installer en terrasse et fumer sa clope. Sur le pas de la porte, je lui dis:"On est des militantes des petites bonnes choses de la vie". Elle rit. J'ajoute: "On devrait faire des manifestations pour les petites bonne choses de la vie, avec des grandes banderoles". Elle rit encore.

Je repars travailler avec son rire et ses yeux malicieux dans mes poches.....



11 octobre 2012

Vous savez quoi?

J'ai retrouvé le tiroir caisse.

Mais si, celui que j'avais cherché cet été au Café de la Paix à La Rochelle! J'étais allée à La Rochelle avec l'espoir de retrouver non seulement ce très beau café, mais aussi la caissière et son tiroir caisse. Le café était toujours là, la caissière n'y était plus (ça faisait vingt ans environ que je l'avais vue, et elle avait déjà à ce moment-là un petit air de sortir d'un film des années quarante.....), et le tiroir caisse avait disparu, s'était envolé.

Et bien savez-vous où je l'ai retrouvé, le tiroir caisse? Chez Delphine, la Reine Delphine. Ah, je vois que tout le monde n'a pas lu les petites chroniques où je parle de la Reine Delphine. Delphine, elle règne dans son bistrot qui fait restaurant, dans un des plus beaux jardins de la ville où j'habite, à deux pas de l'endroit où je travaille. Ce midi, j'arrive, et elle me dit: "Je vous ai mise là, là où il y a le plateau rond". Une dame devant moi ajoute: "Vous avez de la chance, vous serez juste à côté de la caisse". Et je découvre la nouvelle caisse de Delphine, le fameux tiroir caisse. 

C'est celui de La Rochelle, j'en suis certaine. Il a quitté La Rochelle il y a plus d'un mois et demi, et moins de vingt ans. Par où est-il passé? Je cherche, fait quelques hypothèses. La plus plausible? Il a sauté dans un de ces petits bateaux en papier comme vous avez dû en faire lorsque vous étiez petits (moi, je faisais toujours un chapeau à la place d'un bateau, je m'emmêlais dans les pliages). Et il est remonté jusqu'à Saint Nazaire, puis Nantes, et de là, hop, il a remonté le cours de la Loire, avec les saumons s'il a circulé en hiver, avec les mulets en fin d'hiver, ou encore avec les aloses s'il s'est offert un petit voyage de printemps.

Il s'est arrêté dans notre ville. Mais qui donc l'a transporté des bords de la Loire jusque chez la Reine Delphine?

De même, qui l'avait transporté depuis la place où est situé le café jusqu'au port de La Rochelle?

Il va falloir mener l'enquête, ces deux personnes méritant toute notre gratitude. Parce que ce n'est pas rien que d'avoir sauvegardé cet incroyable objet.

Bon, d'accord, il n'a plus la même allure que lorsqu'il trônait au Café de la Paix. Pendant le voyage, il a perdu ses chichis et ses flaflas, ses falbalas. Il est tout nu, un peu terni par les embruns, le sel de la mer, et érodé par la remontée de la Loire. 

Mais, MAIS...! 
Il a toujours ce bruit si caractéristique, le "kling" du tiroir caisse que l'on entend lorsque, après avoir tapé le chiffre de la note, voire fait l'addition, on tourne la manivelle, et, merveille, le tiroir s'ouvre, et on prend les sous dans la caisse. "Kling". Delphine nous en a fait la démonstration ce midi. Royal! Bon, le tiroir était un peu poussif, le voyage, toujours lui, avait dû gripper la mécanique. Mais Delphine va y remédier, avec de la glycérine, de la paraffine? Je ne sais plus très bien, mais je sais que c'est avec quelque chose qui rime avec Delphine.

Récapitulons:

- retrouver les deux personnes ayant acheminé le bateau de la terre vers l'eau, puis de l'eau vers la terre

- mettre de la glycérine ou de la paraffine sur les bords du tiroir

- retrouver le capitaine du bateau (c'est peut-être lui, d'ailleurs, le voleur de tiroir caisse...).

Sinon, c'est pareil pour la Reine Delphine que pour le tiroir caisse. Le tiroir caisse, c'est un tiroir avec une caisse autour, et pas une caisse avec un tiroir dedans. En ce qui concerne Delphine et son jardin, ce n'est pas un beau jardin avec un bistrot dedans, et dans le bistrot la Reine Delphine. Non non. C'est Delphine avec une très beau jardin tout autour.

Françoise Tomeno
11 octobre 2012

07 octobre 2012

La bague


Françoise Tomeno
7 octobre 2012

Elle entre dans le bistrot dans sa posture du « ça va mal » : le haut du corps, tête et épaules, tournés et légèrement courbés vers l’épaule opposée. Elle s’assied en face de moi, sans quitter cette posture, l’air maussade, les rides tombantes, le visage fripé. Sans préambule, elle me lance : « Elle dit que je l’ai vendue ici ».

Moi : «  …….. ? Quoi donc ? » (Je ne demande pas qui lui a dit ça, je le sais bien, on a fini par se connaître un peu).
Elle, sur un ton d’évidence (j’aurais dû deviner!) : « La bague ! »
Moi, sans trop réfléchir : « Laquelle ? ».
Elle : « Ben la bague aux diamants ! » sous-entendu « pardi ! », j’aurais dû également deviner.
Moi, sans toujours beaucoup réfléchir : « Qui vous l’avait offerte ? »
Elle, le visage s’éclairant un peu, les rides remontant le long de leur trajectoire du plaisir, les yeux commençant à allumer discrètement leur petite lumière : « L’homme de ma vie ».
Moi : « C’est le souvenir d’une belle rencontre ? ».
À ce moment, le visage s’éclaire complètement, le sourire se fait franc, les yeux se plissent, avec même de la malice d’enfance : « Oui ! ».

Un petit silence s’ensuit. Respect, Madame K.

Puis : « Je crois qu’elle était tombée, et qu’elle est dans l’aspirateur ».

C’est épatant comme les grands moments de la vie viennent parfois se loger dans la banalité désopilante de la quotidienneté.

Je ris : « Bon, vous n’avez plus qu’à vider le sac de l’aspirateur en rentrant ». Elle sourit. Elle est dans ses rêveries d’amour. C’est sûr que face à un sac d’aspirateur, ça fait contraste.

Je ne la vois pas le lendemain. Le surlendemain, elle arrive après moi et s’installe en terrasse. En repartant, je tiens à la saluer, elle est souriante.

Moi : « Ca va ? »
Elle, avec le regard malicieux : « Oui, regardez ! ».

Elle est là, la bague, brillant de tous ses feux.

Moi : « Elle était dans l’aspirateur ? »
Elle : « Non, je l’avais posée dans la salle de bain ».

Nouvelle chute dans l’ordinaire de la vie.

Je passe mon chemin, je pars travailler.

Mais quand-même, chère Madame K, même si vous ne l’aviez plus, la bague aux mille feux, savez-vous que les petites lumières qui s’allument dans vos yeux si bleus sont de beaux diamants lucioles, et que cela suffirait pour que vous témoigniez de cette belle histoire d’amour ?


Le grand échalas


Françoise Tomeno
7 octobre 2012

Il est serveur depuis peu. Immensément long et mince (il me fait penser à ce que disait mon père d’une personne longue comme ça : « une grande giclée »), il a le bras droit tatoué, avec un damier qui se transforme au fur et à mesure du dessin, des piercings incroyables, dont une sorte de petite roue dans l’oreille. Sa tête se termine par une casquette. Oui, elle fait partie de lui, et je pense qu’elle ne le quitte jamais, qu’il fait tout ce qu’il a à faire avec sa casquette (1). Il arbore une certaine nonchalance apparente, qui cache une grande vigilance, une grande attention. Il dit tout haut ce qu’il pense.

Quand il revient de ses congés, c’est par un bel après-midi de fin d’été. Il s’installe sur le seuil du bistrot, occupant toute l’ouverture de la porte. Il prend son temps, regarde la terrasse avec attention, en faisant le tour avec ses yeux, qui ont de la malice. Puis il lance, fort, à la cantonade :
« Tout va bien ? Tout le monde est à sa place ? Je ne veux pas voir une chaise qui dépasse ». Et il se marre.

Je suis pliée de rire. Quel joli culot !

Quelques jours plus tard, il arrive pour prendre son service, et filer un coup de main à Cécile. Il aperçoit un manteau bariolé accroché au portemanteau. « Il est chouette, ce manteau ».
Cécile : « C’est le manteau de Françoise », de moi, donc.

Alors là je suis touchée, craquée. Que ce grand échalas, si différent de moi, puisse trouver beau ce manteau, que j’ai acheté à tout casser 5 euros au dernier vide grenier du quartier, ça me fait rudement plaisir.

Parce que, voyez-vous, je l’aime bien, ce grand échalas, cette grande giclée, avec son air d’arriver d’un ailleurs improbable et décalé. Je lui aurais presque fait cadeau du manteau. Mais non. Si je le garde, le manteau, ça nous fait des liens.




(1) Depuis que j’ai commencé à écrire de texte, je l’ai vu apparaître sans casquette. J’en ai déduit qu’il était en fait un arbre à feuilles caduques, et que sa casquette tombait chaque automne. Affaire à vérifier.

La distance à Momo


Françoise Tomeno
7 octobre 2012

Momo a parfois un mouvement vers les femmes « Mon amour, mon amour », qui le précipite à embrasser la femme élue ce jour-là (ça peut changer d’un jour sur l’autre) sans lui demander son avis. Cela lui arrive moins souvent qu’avant, mais quand-même. Et lorsqu’il perçoit un mouvement de recul de la personne à laquelle il s’est adressée, il invoque l’argument suprême : « C’est Marco qui l’a dit ». Marco, c’est « son » serveur bien aimé, celui qui le respectait et le faisait respecter avec une belle rigueur chaleureuse. Marco, qui lui confiait des tâches au bistrot (ramasser les tasses par exemple). Son Marco, quoi.

Depuis quelque temps, j’ai pris l’habitude de lui tendre la main avant même qu’il ne se précipite sur moi avec son amour. Un jour, je n’ai pas le temps de le voir arriver, et il est tout proche. Je tends rapidement ma main et lui dis : les bises, c’est pour vos retours de vacances (je lui avais moi-même fait la bise dans cette circonstance), pour votre anniversaire, et pour Nouvel An.

S’ensuit une discussion entre Céline, Michel, tous deux de service ce jour-là, Momo, et moi-même sur le thème : mais c’est quand votre anniversaire ? Momo ne le sait pas, dit Céline. Alors Momo approche du comptoir, sort ses papiers, et nous découvrons ensemble la fameuse date, que je note illico dans mon agenda. J’ai intérêt à ne pas l’oublier, si je veux être fidèle à ma parole.

Quelque temps plus tard, le scénario s’amorce de la même façon. Je réitère mes choix de bises, et lui tend la main, qu’il accepte volontiers. Michel rit, et me rappelle, avec une certaine admiration, le moment précédent dont il avait été témoin.

Bon, moi, faire comme ça, ça m’est quand même assez familier.

Mais tout de même ! Je pense très souvent, en pensant à Momo, que probablement aucune femme ne lui a jamais dit « mon amour », « je t’aime ». Alors !

06 octobre 2012

Quart de soupir à Barcelone


Françoise TOMENO
6 octobre

Faire la pause au bistrot. Sur la place. Sur une des places. Elles sont nombreuses, les places de Barcelone, où l’on peut s’installer, déguster un verre de blanc, une sangria qui vous achève après la journée passée à crapahuter, à ascensionner la colline qui mène à la Fondation Miro, celle qui conduit au parc de Guëll. Petites ou grandes, les places sont là, telles les cases vides du jeu de pouse-pousse dont je vous parlais il n’y a pas si longtemps.

La pause alors est gigogne. Pause à Barcelone, pause sur la place, pause dans l’espace ouvert de la terrasse du bistrot, pause dans la tête.

Il y a la plaça Real, la grande place, dont on peut faire le tour en allant de bistrot en bistrot, il n’y a que ça tout autour. Si vous faites ainsi, cela risque de vous être fatal, ou alors il vous faudra prendre de l’eau, ce qui fait très mauvais genre en ce lieu. D’autant que vous ne résisterez pas aux tapas, passage obligé, qui vient vite remplir la case qui aurait du rester un espace ouvert. La pause en ce cas vous rapportera quelque kilos de plus, damned ! Pas de manque…

Il y a les petites places découvertes au hasard. Le premier jour, on les aura entrevues (et convoitées) derrière un rideau de pluie. Promesse d’un lendemain ensoleillé, et de cette fameuse pause espérée. Les jours qui suivront seront à la hauteur de l’espérance. Le nez au vent, après avoir choppé au passage des petits trésors cachés qui, telles des lucioles dans la ville (1), feront la nique à Gaudi. Gaudi quand même, Miro bien sûr, pas assez de temps pour Picasso, ce sera pour une autre fois, et Lluis Domènech i Montaner, l’architecte du palais de la musique catalane (2), palais qui fut aussi un lieu de résistance au fascisme. Un rêve, faire l’aller-retour juste pour aller écouter un concert dans la belle salle à l’extraordinaire acoustique .


Mais je m’égare. Excusez-moi, c’est la musique. Ca me fait toujours ça.

J’en étais aux petites places, ouvertures sur la pause. Choix du bistrot, un détail emportant la décision (des tables moins sophistiquées que d’autres, par exemple). Dans cet espace qui s’offre, ouvrir un temps pour la rêverie, pour le regard qui flâne, en quête de luciole, en quête de rien, en quête de repos.

Je pense aux signes de respiration de la musique. Il y a les pauses justement, les demi-pauses. Il y a aussi  les soupirs, les demi soupirs ; c’est beau, non ? Il y a même les quarts de soupirs, les huitièmes de soupirs, les seizièmes de soupirs. Il y en a vraiment pour tous les goûts, toutes les occasions.
Mais je m’égare à nouveau.

Quoique, je file ma métaphore de la case vide du pousse-pousse….

Il m’arrive de l’oublier, celle-là . En cas d’alerte, de manque de respiration, je me rappelle Barcelone, la place, le bistrot, la rêverie, le rien, le repos.

Je m’éclipse sur la pointe des pieds, vous laissant à votre rien, votre repos, vos flâneries de l’âme. Excusez-moi si je vous ai un peu dérangés…

03 octobre 2012

24 septembre 2012

De l'eau jusqu'au cou

Françoise Tomeno
24 septembre 2012

Il est petit, tout petit. Un certain âge, entre 50 et 60? Une casquette à rayures sur la tête, la moustache à la Jean Ferrat. Mais pas la posture à la Jean Ferrat. Non, pas droit, ni le regard adressé et engageant. Il est tout courbé sur son verre de rosé, comme enroulé. Il ménage juste un espace sur la table pour compter ses sous. Solange, de service aujourd'hui, est partie chercher des cigarettes chez Cyril. Ca lui laisse le temps de compter, à Léon, parce qu'il s'appelle Léon, oui, mais ça va lui laisser aussi le temps d'une rencontre, et d'un bavardage de saison.

Arrive Lucien, qui, après quelques mots de circonstance pour le salut du matin (il est à peine 11 heures), va s'asseoir à côté de Léon. 

La discussion s'engage. C'est l'automne, et le vent a soufflé cette nuit, des rafales, et de la pluie comme on n'en avait plus vue ni entendue depuis longtemps est tombée en trombes.

"Il est tombé plus de 19,5 kilomètres d'eau", dit Léon.

Je pense avoir mal entendu, ça peut arriver...

Mais Léon récidive quelques minutes plus tard.

Ben mince alors! Vous ne vous en êtes pas aperçus? Pourtant, je suis certaine que vous aviez de l'eau jusqu'au cou. Quant à Léon, c'est plutôt du rosé qu'il avait dans le gosier, jusqu'au cou.

Quelques minutes plus tard, je prends la route vers une de mes destinations préférées en Loir et Cher. Je jette un coup d'oeil sur ma droite, vers la Loire. Elle ne semble pas s'être aperçue que 19,5 kilomètres d'eau lui étaient tombés dessus. Elle ne frémit même pas. Mais à bien y regarder, j'apercevrai (je croirai apercevoir...) quelques gouttes de rosé(e) sur l'herbe au bord de l'eau. 

Sacré Léon, va! Quand on ne met pas de l'eau dans son vin, il faut faire attention, elle vous revient en boomerang, et en quantité, mazette!

10 septembre 2012

Je vous offre

Je vous offre cette page
page blanche 
pour y inscrire votre chronique de bistrot à vous.
Elle sera à ce blog comme la case vide du jeu du pousse-pousse
la case où ça manque, 
la case qui permet aux lettres, aux lettres de la parole et de l'écriture, d'advenir.
































***


30 août 2012

Et pourtant, elle tourne

Françoise Tomeno
30 août 2012

Au début je ne la vois pas, absorbée que je suis dans une conversation avec une amie de passage. 

Lorsque je l'aperçois, elle est sur la piste que les serveurs viennent de dégager pour la soirée Swing Musette. Ça valsera, on y dansera le tango et la polka.

Elle doit avoir 5 ou 6 ans. Elle porte une robe rose à volants. Elle tourne, vire, virevolte, sur la musique de fond du bistrot en plein air. Elle ne regarde pas si on la regarde, fait rare chez une petite fille de cet âge-là, qui danse. Les filles apprennent très tôt le plaisir d'attirer les regards.
Elle, elle semble s'en moquer éperdument. Elle danse pour le plaisir, pour le plaisir du mouvement, comme le font les tout jeunes enfants. Elle a gardé ça de son enfance.

Maman arrive, fait quelques pas avec elle. On dirait bien que maman voudrait ramener sa fille dans le groupe familial attablé un peu plus loin. La petite continue de tourner, avec sa maman certes, mais sa danse à elle, obstinément. Maman ne semble pas avoir ce même plaisir du mouvement, elle ne s'attarde pas, renonce à son projet de ramener son enfant au bercail. Peut-être a-t-elle perçu qu'il se passait là quelque  chose d'essentiel pour sa fille.

La fillette continue de tourner. Un peu plus tard, c'est papa qui vient esquisser quelques pas de danse avec elle. Il semble plus s'amuser que maman. Ils tournent et virent tous les deux, jusqu'à ce que papa retourne retrouver maman, légitime...

Et notre demoiselle poursuit ses cercles et ses courbes, elle est bien belle à voir.

Les grandes personnes avaient des idées, et pourtant, elle a continué de tourner, la petite à la robe rose à volants.

Session à La Guinguette

Françoise Tomeno
30 août 2012

Ce soir, je dîne avec une amie à La Guinguette au bord de l'eau. Mon amie vient de me laisser un message me disant qu'elle serait en retard, et que je n'avais qu'à boire un coup en l'attendant. C'est moyennement rigolo de boire "en suisse", même si j'ai des origines maternelles qui tirent par là-bas, je veux dire vers la Suisse. Je commande quand-même un verre d'un excellent Sauvignon, mais j'avise le papier kraft qui sert de set de table. Il me rappelle celui du Café Comptoir sur lequel dessinent les enfants de passage. Je commence à scribouiller quelques lignes d'une scènette à laquelle j'ai assisté ici-même il y a peu de temps, lorsque le micro nous braille dans les oreilles l'annonce d'une "session", sorte de concours de divers talents artistiques qui souhaitent se faire valoir. Deux chanteuses se produiront, et une clown. Ça ne m'emballe pas outre mesure, mais je me prends à rêver. Je ne serais pas "chez moi", dans la ville où j'exerce un métier qui m'engage à une certaine discrétion en public, j'y serais allée. Je rêve d'autant plus que l'amie que j'attends était l'accordéoniste d'un groupe de chansons de rues dont j'ai fait partie dans ma jeunesse. Je l'imagine arrivant avec son bel accordéon sur le porte-bagage de son vélo électrique. 

Mais qu'est-ce que j'aurais eu envie de chanter? Sans hésitation, je pense à Monsieur et Madame Boudin et Monsieur et Madame Bouton, une chanson chantée par Yvette Guilbert. C'aurait été à coup sûr un franc succès... Cette chanson ne faisait pas partie de notre répertoire de la rue, mais j'ai eu le très grand plaisir de la chanter, avec Mélanie Renaud au piano, lors d'un spectacle "Autour du Chat Noir". Je l'avais entendue chantée à Tours lors d'un récital donné par la grande Hélène Delavault. Elle était ce soir là accompagnée par la dernière pianiste d'Yvette Guibert (je mentionne au passage que celle-ci était un grande amie de Sigmund Freud). Après la splendide Hélène Delavault toute vêtue de soie bleue, nous vîmes arriver un tout petit bout de bonne femme très âgée, toute fripée, vêtue de noir. Ça alors! Et elle jouait divinement bien. Et c'est elle qui nous fit la surprise de chanter la chanson que j'évoque ici.

Vous ne la connaissez pas, cette chanson? Ah! Je ne résiste pas! Allez ici: "Yvette Guilbert", et je pense que vous allez vous régaler.....


25 août 2012

Bistrots "en vacances"

20 août

Aujourd'hui, je m'occuperai du mot "vacance(s)". J'aime beaucoup ce mot. 

Et parce que je suis faite comme ça, je vais demander au Grand Robert son avis sur ce mot. J'aime bien le Grand Robert, il est toujours très éclairant. 

Voilà ce qu'il me dit, le Grand Robert: le mot "vacance" signifie "manque". Il vient de "vacant", "vaquer", qui veut dire "être vide". 
C'est bien ce qui me semblait.

Mais le verbe "vaquer" a pris, au fil du temps, le sens exactement contraire, "s'occuper de", "s'appliquer à", comme dans "vaquer à ses occupations"! Nous voilà bien! Comme quoi on ne peut même pas se fier à la langue....

Ainsi, pendant les vacances, on a la prétention de faire le vide, comme on dit! Et, justement, de ne pas vaquer à ses occupations. Loin de nous l'emploi du temps et le rythme liés au travail (les congés payés sont passés par là). Loin de nous les habitudes, on prend le large.

Emportés par l'élan, on peut avoir envie de prendre également congé de soi-même. C'est pesant, à la fin, d'être toujours en sa propre compagnie. Alors faire le vide, ce serait pouvoir se donner congé à soi-même. J'imagine la chose. On attrape son soi-même, on le met sur un porte-manteau gonflable, vous savez, ces porte-manteaux qui permettent de garder la forme. Parce que l'on a tout intérêt à ce que notre soi-même garde la forme. On époussette (on peut même pousser le luxe jusqu'à le nettoyer, à sec bien entendu). On suspend à un crochet, et hop, on se tire sur la pointe des pieds, des fois que le soi-même trouverait à redire à cette basse manoeuvre! À nous la liberté, les vacances, la vacance suprême.

Mais voilà, c'est impossible. Notre soi-même ne se laisse pas traiter de la sorte, il s'accroche, il s'agrippe, et on est bien obligé de le trimballer avec nous, même pendant cette période de vacances. 

On lui fait prendre l'air, c'est déjà ça!

On emporte donc son soi-même dans ses bagages, le temps de nomadiser à droite à gauche, d'accueillir des hôtes, nomades de passage. Se met alors en place une autre façon de pratiquer les bistrots; une façon qui fait que, hors des habitudes, on est soudain destitué de la position d'habitué. Ca change tout.

Mais ceci est une autre affaire, à suivre.

Françoise Tomeno
20 août 2012, 17h

17h53  Excusez-moi, je reviens, j'ai oublié quelque chose de très très important. Surtout, ne donnez pas son congé à votre soi-même (c'est tout à fait différent que de vouloir se donner congé à soi-même, se mettre en vacances), même avec une indemnité de licenciement faramineuse, même avec un parachute doré. Parce que sans votre soi-même, vous risquez fort de ne plus pouvoir poursuivre votre petite entreprise de la vie, vous ne pourrez plus rien faire ni dire. Je ne veux pas qu'il y ait d'ambiguïté.... Allez, faut vous y faire, emportez-le avec vous. C'est vivable, je vous jure.


25 août

Voilà voilà, je suis prête. Tout le monde est là? Vous avez bien pris avec vous votre soi-même?

Bon, quelques mots avant de commencer la balade, la tournée des bistrots de l'été. J'aurais pu intituler cette chronique "bistrots de vacances, bistrots des vacances", mais je n'ai trouvé aucune caractéristique communes à ces bistrots. Ils peuvent changer d'ambiance pendant les vacances, moins d'habitués, plus d'étrangers, de touristes. mais le bistrot lui-même ne change pas. Si, parfois, quelques saisonniers parmi les serveurs, mais celui qui est en vacances et va dans le bistrot ne le sait pas.

Donc, bistrot des vacances ne me convenait pas. "Bistrots en vacances", c'est "les bistrots que je fréquente quand moi-même je suis en vacances". J'ai ramassé l'expression, comme on réduit une bouteille en plastique avant de la mettre dans le sac aux papiers pour le tri écologique. Vous voyez que dans les bistrots, en vacances, mes préoccupations politiques ne me quittent pas. 

Nous allons pouvoir commencer la visite... 

Comment? Que dites-vous? Vous avez une question? Ah les bistrots Belle Époque, Art Nouveau! Vous avez remarqué? Oui, c'est une de mes marottes, ne me demandez pas pourquoi, je n'en sais fichtre rien. Ca dure depuis très longtemps. Mais je ne m'en étais pas préoccupée comme cette année. C'était des rencontres de hasard qui me plaisaient, point. Et puis j'ai eu l'idée d'aller visiter Riga, une ville dont le centre est presque entièrement "Jugendstil", Art Nouveau. Et bien sûr, je suis tombée, quasi par hasard, sur le bistrot Art Nouveau de la ville, le Passerella (il était mentionné sur le guide  comme immeuble à voir, j'ignorais que c'était un bistrot). Très beau à l'extérieur (enfin, il faut aimer...), très  ordinaire et très calme à l'intérieur, en tout cas à l'heure où je passais. J'étais la seule cliente. Cela ne m'a pas empêchée de m'asseoir pour prendre mon café du matin, je m'étais mise en route de bonne heure.

Bon, puisque nous voilà partis sur ce thème là, je vous propose de poursuivre la visite par les autres bistrots Art Nouveau. Ce sera plus cohérent. Pas d'objection? Cela peut nous permettre d'envisager un début de classification des bistrots "en vacances".

J'avais projeté, à mon retour de Riga, de rendre visite à des amis que je n'avais pas revus depuis un bon moment, les uns à Paris, les autres à La Rochelle. J'avais envie de soigner l'amitié. 

Et "cling cling", le petit bruit du tiroir caisse, que la caissière ouvrait autrefois au moment où l'on allait payer au comptoir, s'est mis à tinter à mes oreilles. Mais c'est bien sûr! Il y avait à Paris le bistrot "La Tartine", bistrot de ma jeunesse parisienne, pas revu depuis plus de trente cinq ans..., le Montparnasse, où je rêve d'aller un jour, mais il ne fait que resto, et ce n'est jamais le bon moment, puisque, à chaque fois, c'est lorsque je reprends le train du retour que je passe devant. 

À La Rochelle, le souvenir du Café de la Paix était lié à l'image d'une caissière semblant tout juste sortie d'un film se déroulant dans les années quarante, derrière son fameux "tiroir-caisse" (c'est drôle, comme nom, non? C'est un tiroir, avec une caisse autour, et pas une caisse, avec un tiroir dedans...); je rêvais secrètement, je l'avoue, de les retrouver là, vingt ans plus tard, la caissière, son tiroir et sa caisse, comme si le temps n'était pas passé, comme si le temps ne passait pas.

Paris: me voilà installée, comme autrefois, à La Tartine. Le bistrot a été repris depuis peu, les lustres ont été nettoyés, une fresque pas très à mon goût décore l'arrière du bistrot. On y déguste toujours, autour d'un verre de très bon vin, de merveilleuses tartines; un peu plus sophistiquées qu'autrefois cependant, les tartines. J'ai cru percevoir, au type d'échanges dont j'ai été témoin, que c'était toujours un bistrot d'habitués(e) du quartier, et cela m'a fait plaisir. Le décor, à la fresque près, est toujours celui que j'ai connu. Le beau comptoir est toujours là. 
Jeunesse, ton décor est là.....

À La Rochelle, déception, mais pas surprise, la caissière n'est plus là, jusque-là, rien que de normal. Mais le tiroir-caisse? Je cherche partout, mon amie m'y aide, rien, nulle part. Disparu, cet objet extraordinaire. Faute d'accomplir la tâche pour laquelle il avait été conçu, il aurait encore pu servir comme décoration. Quelle amère déception....

Si vous le voulez bien, nous allons maintenant nous asseoir à une terrasse, et je vais tenter devant vous, comme ça, sans filet, un début de classification des bistrots fréquentés pendant les vacances. 

La première catégorie rencontrée est donc celle des beaux bistrots, à chacun de vous de déterminer ce qui est beau pour lui. Comme nous l'avons vu, le beau bistrot peut être également un bistrot sans ambiance.

Une façon moins binaire de classer les bistrots, autre que "beau/pas beau", est la classification par l'usage:

- les bistrots de toute première nécessité, c'est à dire au plus près; beau/pas beau, avec ambiance/sans ambiance, populaire/chic, tout ça on s'en fiche (presque, pour le porte-monnaie on essaiera, si ça ne presse pas trop, d'éviter le chic).

- les bistrots de nécessité: pour boire lorsqu'on passe la journée dehors, manger, prendre un café pour tenir jusqu'au soir, faire la pause lorsqu'on a crapahuté sans arrêt depuis 9 heures le matin.

- les bistrots de confort, pour la pause pour le plaisir: par exemple sur une petite place ombragée, ou dans un des beaux bistrots vus précédemment.

- les bistrots sympathiques, comme celui croisé par hasard à Riga, alors que je commençais à fatiguer; bistrot à proximité d'un petit théâtre, où il fallait descendre quelques marches. Décor d'affiches et de scènes de théâtre, de cinéma. 

- le bistrot qui relie au monde: bistrot du village, de la petite ville, lorsque l'on passe une petite semaine chez une copine en pleine campagne. Le seul moyen de savoir que le reste du monde existe; le petit monde, celui du village; le grand monde, celui dont les journaux, que l'on achète à côté du bistrot, nous donnent des nouvelles. On peut, en une semaine, y prendre ses habitudes..... Cela ne fait pas de nous, pour autant, un habitué. Pour cela, il faut autre chose, nous y reviendrons. 

Tenez, je vous y emmène, je vais vous faire goûter le kir à la rose. Et puis c'est jour de marché, il va y avoir un peu d'animation... Comme l'autre jour, jour de mariage, où la terrasse était pleine de curieux. Il n'y avait pas de place, on s'est assises à une table déjà occupée, et la conversation a démarré à partir de la phrase d'un des occupants de la table: "c'est le plus beau jour de leur vie, et c'est après que ça va commencer..." La conversation s'est terminée au moment même où la noce quittait l'église.

- enfin les bistrots de chez soi, de la ville où nous habitons, où nous n'allons jamais d'habitude. Bistrots que nous  fréquentons en faisant du tourisme chez soi, "à la maison", avec les amis de passage. On a l'impression d'être ailleurs, et c'est assez drôle.

Voilà, la visite va s'achever. Mais avant de nous dire au revoir, je voudrais vous dire quelques mots sur la notion d'habitué. Asseyons-nous à cette autre terrasse.

On peut fréquenter régulièrement, pendant une période de vacances, un bistrot. Pour autant, cela ne fait pas de nous des habitués, nous ne serons pas forcément reconnus lorsque nous y reviendrons. Et c'est cela, être un habitué, c'est être reconnu. C'est arriver dans un bistrot, voir arriver sur sa table ce que le patron et les serveurs savent que vous prenez habituellement, c'est être appelé par son prénom, c'est reconnaître et saluer les uns et les autres.

Et c'est peut-être de cela que l'on se met en vacances, en vacance, lorsque l'on part vadrouiller pendant ses congés. la re-connaissance. On fait prendre l'air à son soi-même, on lui offre un petit appel d'air, un peu d'exotisme; on sait que c'est un peu comme une illusion, comme une scène de théâtre, mais ça le repose tout de même, le soi-même; il reprend des forces, de l'énergie, avant de reprendre la route; on sait que, reposé, il aura plaisir à la retrouver, cette route.

Bistrots de mes vacances, je vous dis au revoir,  à une autre fois sans doute.

Quant à vous qui m'avez permis de jouer à être votre guide tout au long de ce texte, je vous dis au revoir également, à très bientôt pour d'autres historiettes.

Que dites- vous? Non non, pas de pièce pour le guide: je suis largement payée par l'amusement que j'ai à écrire....


Si vous voyez le tiroir-caisse, dites-le moi,
je prendrai immédiatement rendez-vous chez l'ophtalmo.